Calme et tranquille

Je remonte le temps avec Calme et tranquille. J’avais écrit à quel point j’avais apprécié Le Sillon de Valérie Manteau qui s’est retrouvé récompensé d’un prix Renaudot surprise et donc auréolé, quoi qu’on pense des prix littéraires, d’une visibilité méritée. Tandis que je suivais les pas d’une Valérie Manteau narratrice et personnage de son propre roman dans les rues stambouliotes sur les traces du journaliste turco-arménien Hrant Dink, je découvrais qu’elle avait écrit en 2016 un premier roman décrivant « l’irruption brutale de la violence dans la vie d’une jeune femme », réédité dans la collection Météores du Tripode.

D’une certaine manière il s’agissait par cette lecture de remonter le temps et de se confronter à un livre déjà passé entre tant de mains. Pas des moindres d’ailleurs, car parmi tous les lecteurs anonymes de Calme et tranquille, on trouve Annie Ernaux qui apprécie un « texte écorché mais sans aucun pathos » dans lequel « on rit, plus ou moins jaune ». Virgine Despente qui distingue « les fulgurances extraordinaires » et le « chaos (…) vachement agréable ». Et puis le grand Dany Laferrière qui a lu le livre, calme et tranquille, « dans [sa] baignoire » avec peut-être un verre de vin rouge et en fond sonore une chanson de Manno Charlemagne : Lafimen di m lan ki zòrèy ou tande / Lafimen se mètrès kay ki komande
Alors allons-y, en ouvrant la fenêtre pour chasser la fumée et voir vraiment ce qu’il en est.

Archéologie du lecteur

Je me vois, à la lecture du roman Calme et tranquille, comme un archéologue penché sur les différentes strates d’un sol, un bob sur le crâne pour me protéger du soleil. Peut-être y a-t-il dans la littérature française de ces dernières années, une sorte de limite KT, très fine dans le flot des livres publiés mais relatant néanmoins avec puissance de la violence du choc du 7 janvier 2015.
Pour des raisons personnelles, je suis passé à côté des attentats de Charlie Hebdo, n’en prenant conscience qu’au 11 janvier à la lecture étonnée d’un titre de presse déclarant qu’une grande marche a lieu à Paris, avec toutes ces personnes aux fenêtres et dans la rue, et ces chefs d’état bras dessus, bras dessous.
Aujourd’hui, le temps a passé et je découvre les créations littéraires de celles et ceux qui ont, par les hasards étranges de la vie, échappé à la mort dans les locaux du journal. Ces ouvrages sont toutes d’une qualité sidérante.
J’en retiens l’album dessiné La Légèreté de Catherine Meurisse (dont les planches représentant le choc et le deuil sont parmi les plus belles que j’ai pu contempler).

Une étincelle qui porte en elle la beauté du langage

J’en retiens la main qui se bloque au seuil du Lambeau de Philippe Lançon, que je ne parviens pas encore à ouvrir. Et ce Calme et tranquille de Valérie Manteau auquel je reviens après ce constat : alors que ceux qui, armés, ont par le feu fait taire tant de voix et voulu imposer un glaçant silence, leur acte a donné naissance à une étincelle qui porte en elle tant la beauté du langage (écrit ou dessiné) que le formidable acte de la création.

« Calmes et tranquilles »

Ce premier roman porte en lui le fourmillement d’une vie. Valérie Manteau, là aussi narratrice et personnage, nous emporte dans les virages étranges que prend parfois nos existences. Profondément marquée par la disparition aussi soudaine que brutale de sa grand-mère Louise, qui s’est donnée la mort et dont l’invraisemblance de l’acte déclenche la tentative de comprendre : « Mais enfin Frédéric c’est n’importe quoi on ne meurt pas comme ça du jour au lendemain sans raison ». Cette phrase est le point de départ d’un projet d’écriture et de réflexion sur le suicide.

Valérie Manteau croque à merveille les personnages qui traverse sa vie

Bien sûr, l’irruption de cette réalité dans le flot d’une vie chamboule. Pour sortir des remous, la narratrice peut compter sur ses collègues de Charlie Hebdo, personnages pittoresques et néanmoins de chair et d’os. Car Valérie Manteau, par petits coups, croque à merveille les personnages qui traverse sa vie, qu’il s’agisse de Charb, Luz ou Wolinski, de Christiane Taubira, de l’amant turc ou du danseur africain, les nombreux personnages qui tourbillonnent dans le récit sont autant de points d’ancrage salvateurs qui permettent de tenir la vie, alors même qu’elle s’acharne. Car très vite arrivent les attentats et bientôt une autre mort, que je tairai ici pour ménager l’effet, car elle participe autant du tragique que du comique qui parsèment le livre.

Exprimer la vie

L’exprimer, c’est-à-dire en extraire les substances qui la composent et la chimie bizarre qui en résulte. Ces larmes, à la fois tristes et heureuses, quand surviennent les drames et les rires. Car malgré la pesanteur des événements on trouve encore le moyen d’en rire : « Bon, on le fait ce journal ? C’est quoi l’actu cette semaine ? Le premier rire post-attentat. »

Les pages du livre sont parcourues de ces courants qui s’alternent, entre vagues chaudes d’humour et peine glaciale, et qui parfois se mêlent. Je pense à ce beau passage où la narratrice encore ébranlée par la perte de sa grand-mère cherche à se rapprocher d’elle, « à entrer dans une confidence qui peut tout révéler, ou tout détruite » en regardant un épisode de Koh-Lanta comme Louise avait fait avant de se donner la mort. La pesanteur du geste confrontée à la légèreté futile d’aventuriers de télé qui trouvent par miracle « deux noix de coco et quatorze bananes. Comme ça, au pied d’un arbre qui n’est même pas un bananier ».

Valérie Manteau
Valérie Manteau (© Sigolène Vinson/Le Tripode)

Construire le calme

Pour palier aux absurdités qui comblent la vie, on trouve souvent comme réponse de construire du sens. Ce sens à trouver se cache parfois dans les pièces étriquées des cabinets de psychologues souvent impuissants à répondre aux chocs jeunes. Des confrontations qui viennent renforcer le réalisme tout en le mâtinant d’absurdité. Ces rencontres dans l’intimité du cabinet viennent pointer l’incapacité de la parole à rendre du sens à ce qui n’en a plus tout en révélant l’implacable besoin de dire.

Alors il faut construire soi-même sa parole. Le lecteur est emporté dans la bouillonnante création du livre. Il est envoûté par l’ingéniosité d’une romancière qui répond au non-sens par l’inventivité du récit, nourri de sa culture et de sens sentiments, nourri de voyages, de rencontres et de livres lus.

« Tellement de choses ont été dites, les écrans, les journaux, tous ces millions de personnes dans la rue, les photos, les dessins, les hommages, les polémiques sordides. J’ai peur pour mon propre récit. Ce que je savais s’estompe, se mélange à ce que j’apprends, et je ne veux pas corriger mes souvenirs, pas réviser mon histoire. Je ne veux plus parler aux inconnus. Je ne voudrais plus les entendre. »

C’est pourquoi il ne faut pas voir en ce livre un témoignage. Il s’agit bien d’un roman, moderne dans son invention et dans sa construction. Un livre important parce qu’il porte au jour la voix qui fera Le Sillon, son intelligence espiègle, sa force de rire, son inventivité ainsi que le façonnement d’un auteur et d’un personnage littéraire à part entière.

***

Pour en savoir plus sur Calme et tranquille : c’est par ici.

Voilà pour ce premier article publié sur la version améliorée de Lisez Voir. J’espère que l’apparence du site vous plaît, elle n’est pas encore définitive, je vais sûrement faire quelques modifications à l’avenir. On se retrouve lundi (normalement) pour un nouveau type d’articles. Ciao !

5 commentaires

  1. Comment ne pas avoir envie de lire ce livre quand en plus tu lui fais l’honneur d’être le 1er article du tout nouveau design de ton site.
    Tu as une belle âme d’Artiste. Bravo!

    J'aime

    1. Ravi qu’il te plaise :). Si l’objectif est atteint c’est encore mieux.

      Bonne question. Je dirais que ça dépend ce que tu recherches. Les deux livres sont différents même s’il on y trouve une forme de continuité.
      Si tu cherches un livre plus politique, presque uniquement centré sur la Turquie, la question arménienne et la liberté d’expression (je dis ça parce que ce sont des questions qui t’intéressent), alors je te conseille de commencer par « Le Sillon ».

      Si tu cherches plutôt à découvrir une voix et un style d’écriture tout en cherchant un récit plus intimiste alors commence par « Calme et tranquille ». D’autant que dans la collection Météores il est à 9€ et que ça te permettrait de découvrir le style de Valérie Manteau et sa manière de construire les romans, qui est avouons-le assez particulière. Une manière plus économique d’appréhender l’auteur et voir ainsi si par la suite tu as envie de lire « Le Sillon » (même si moi j’ai directement accroché).

      Aimé par 1 personne

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