Watership Down

C‘est l’histoire d’une rencontre avec un livre. J’errais alors dans ma librairie, les doigts en balade sur des couvertures qui ne m’inspiraient pas, encore assommé par La Rouille, voilà que j’aperçois un lapin manifestement terrifié sur une couverture blanche avec en rouge sang écrit Watership Down, Richard Adams.

Intrigué, je retourne le livre, lis sans vraiment lire la quatrième de couverture :
« – Fourrés… collines verdoyantes… bon… Hazel Fyveer des braves… bon… terre promise et aventures… bon… ».
J’ouvre l’objet afin de regarder le lettrage et là, le grain du papier sous la goutte de mon index, l’aspect ancien des lettres, les titres écrits en majuscule (« LE RAID ») et la gouttière rougeoyante des pages… Je le prends dans mes mains et tapote d’un air coupable et distrait la couverture, m’imaginant un récit de navires voguant sur l’eau et sur lesquels des lapins de malheur allaient rendre la vie dure à de valeureux marins, pirates ou corsaires qu’importe, partis pillés les riches colonies espagnoles.

Ça, c’était avant. Avant de comprendre qu’il s’agissait d’une histoire épique où les héros sont des lapins et que je venais, en bon ignare, d’acheter sans le savoir l’un des romans les plus cultes du monde anglo-saxon.

J’aurais voulu être a rabbit

Durant les premières pages, je me suis franchement demandé ce qu’il m’arrivait. Il m’a fallu un moment avant de me rendre à l’évidence : je m’étais bien gouré avec mon histoire de marins en lutte avec des lapins. J’allais passé près de 500 pages en compagnie de ces rongeurs aux longues oreilles et à la queue en pompon dans un coin paumé de la campagne anglaise. Je me pensais réfractaire à toute lecture originale, j’avais besoin d’un roman chiant qu’on ouvre et qu’on oublie au fond d’un tiroir de sa table de nuit et non d’une lecture provoquée par la compulsion d’un bibliophile qui n’a même pas vraiment lu la quatrième de couverture.

Mais voilà que Fyveer, petit lapin chétif et frère d’Hazel, rongeur plus vigoureux, se transforme en Pythie à grandes oreilles. Une prémonition, un oracle aux visions d’horreur agite le lapin. Un danger terrible menace la vie paisible de leur garenne : il faut prévenir le Padi-shâ, chef respecté et grand amateur de laitue volée dans les potagers. Las, le petit Fyveer aux grands dons de voyance devient Cassandre. Personne ne l’écoute sauf son frère et quelques autres lapins nés de quelques lunes, des marginaux sans expérience et un sacré lascar, Bigwig, officier de la Hourda (sorte de police politique de la garenne). C’est parti pour l’aventure, je suis des vôtres, lapins, attendez-moi, promis je ne lâcherai pas le livre !

À hauteur d’herbe

L‘art du récit de Richard Adams est formidable pour le grand enfant que je demeure. Je vous jure pourtant, et loin de moi l’idée de jouer les durs, que je n’avais pas eu la gorge serrée par le sort d’un héros depuis la chute de Dumbledore dans Harry Potter (j’avais 13 ans). Si vous m’aviez dit, ne serait-ce qu’il y a un mois, que j’allais m’émouvoir du sort d’un lapin pris au piège, j’aurais ri aux éclats. Après tout, je venais de sortir vivant de l’atmosphère pesant de ma précédente chronique, je n’allais pas me laisser perturber par une histoire de lapin.

Mea culpa. Les aventures de ces petites bêtes m’ont pris aux tripes et je me suis imaginé sautillant, tremblant à leur côté et je crois bien que je serais devenu sfar à l’approche d’un renard – immonde vilou puant, va au diable et que le grand Krik te croque – si des héros lagomorphes n’avaient pas eu plus d’imagination, de courage et d’audace que moi et mes 1 mètre 95, tétanisé dans mon lit.

L’attachement ressenti pour nos héros est difficile à expliquer. Car plus encore que dans certains contes, l’étrangeté animale sert parfaitement de vecteur d’humanité. Sans aucun artifice, Richard Adams parvient à rendre les sentiments ressentis pour les protagonistes de son récit absolument normaux et assumés. Véritable geste, parfois supérieure dans son intensité et son inventivité aux monuments du genre, Watership Down surprend. S’il n’y a pas d’elfes ou de dragons, les personnages croisés sont parfois plus menaçants et fascinants encore que ces créatures imaginaires ! Qu’il s’agisse des inquiétants lapins d’une garenne étrangère, des Mille (les prédateurs naturels des lapins) et des Hommes, sont autant de périls à éviter si nos héros veulent rejoindre la colline entraperçue dans les visions de Fyveer.

Quoi de plus ordinaire, me direz-vous, qu’un renard ou un chat ? Dans notre anthropocentrisme, ils ne représentent pas grand chose. Tout au plus, nous nous exclamons en voiture  » Oh, un renard ! » et nous devenons idiots de tendresse devant le minois d’un matou. La peur est dans l’autre camp. Mais pour un lapin, quoi de plus terrifiant que la sournoiserie entêtée du chat ou le sourire macabre et traître du renard ?

Richard Adams réussit donc un véritable tour de force narratif en mettant son lecteur, comme si de rien n’était, à la hauteur de ses héros. Cela passe par la temporalité du récit. Ce dernier est rythmé par le temps biologique d’un lapin qui au couché du Soleil va grignoter quelques trèfles ou au lever du jour s’en va faire raka de manière décomplexée (l’un des effets positifs d’une alimentation riche en fibre). On s’amuse à redécouvrir le monde sous un autre angle : tout paraît plus grand, plus vaste et plus dangereux. Le lecteur apprendra bien vite que le ciel est une notion bien complexe à appréhender pour un lapin qui, contrairement à nous, n’a pour éther que la frondaison des hêtres qui le dominent et tout ce qui dépasse d’une cime tient au mystère que seul Krik (dieu-soleil) parvient à percer. De même, l’Univers sonore et olfactif prend une place capitale pour nous qui sommes presque sourds et anosmiques. Dans ces pauses temporelles bienvenues, dictées par la biologie de lapins malheureux qui passent de Charybde en Scylla, que souffle la narration d’Adams. Loin d’être artificielles, elles sont de véritables moments de poésies servant à introduire ou conclure un chapitre et à appuyer la nature presque animiste du lapin.

Illus Watershipdown
« Blakavar », le livre est ponctuée des belles illustrations de Mélanie Amaral

Ode à Gaïa

Quand vous regardez un lapin se sustentant dans l’herbe grasse du printemps, vous pensez d’abord voir ce regard vide qu’on associe trop malencontreusement aux vaches. C’est ce même regard que vous affichez béatement quand vous vous perdez dans vos pensées ou que vous appréciez, essoufflé par l’ascension d’une colline, le panorama de la campagne alentour. Ce qu’on associe à la bêtise n’est en fait que le regard de la contemplation, une activité qui requiert temps et tranquillité et ouverture de tous les sens.

Proche des galeries protectrices de sa garenne chérie, le lapin a tout son temps pour apprécier la beauté du jour qui tombe ou son levé parmi les brumes matinales. Watership Down regorge de descriptions magnifiques qui décrivent avec une infinie douceur l’éveil de la nature. Aidé par la vision lapine, on lit avec délectation la chute d’une feuille d’un arbre ou l’herbe qui plie sous le poids des gouttes de rosée.

« C’était le lendemain soir. Le versant nord de la colline de Watership Down, dans l’ombre depuis le petit matin, recevait les derniers rayons du soleil. Au-delà de sa base bordée d’un mince rideau d’arbres, une montée abrupte se dressait sur plusieurs centaines de mètres avant d’enfin commencer à s’adoucir à l’approche du sommet. Chaude et veloutée, la lumière du couchant déposait une couche d’or sur l’herbe, les bosquets d’ifs et d’ajoncs, et sur quelques épines rabougries. De la crête, la pente semblait entièrement drapée d’un voile de langueur et d’immobilité. Cependant, en bas, parmi les herbes, au milieu des buissons, au cœur des épais taillis hantés par le scarabée, l’araignée et la musaraigne, chassant leur proie, la lumière mouvante était comme une brise dansant au milieu des petites créatures pour les inviter à trotter ou à tisser leur toile. Les rayons ambrés scintillaient entre les tiges, se réfléchissaient en étincelles fugitives sur des ailes diaphanes, tiraient un interminable trait sombre derrière la plus frêle des pattes filiformes, décomposaient le moindre coin de sol dénudé en une myriade de granules. Les insectes vrombissaient, sifflaient, ronflaient, stridulaient et bourdonnaient dans l’atmosphère tiède du crépuscule. »

À ces contemplations s’ajoute l’invention d’une langue lapine, dont les réminiscences jaillissent au gré des phrases comme sfar, raka que j’ai utilisé plus haut. Aussi, on découvre les formidables talents de conteurs des lapins comme Dandelion qui, dans l’obscurité du terrier, prend la parole pour rappeler aux souvenirs des lapins les faits d’héros antiques, bien que les hommes fumassent déjà des cigarettes quand le rusé Shraavilshâ allait dérober des navets dans leurs potagers. Ces trêves dans le récit permettent d’abord à nos héros de trouver un repos bien mérité après avoir sautillé avec énergie et peur une bonne partie de la nuit. La quiétude installée permet d’insister sur l’ordre qui règne dans la vie des bêtes. Au-delà des menaces qui pèsent sur elles, toutes aspirent à la continuité des traditions et à la pérennité des terriers. Les lapins ne sont donc pas des anarchistes en puissance, peut-être tendent-ils même à droite et certains sont par peur réactionnaires, mais dans le tumulte de nos vies d’humains j’avouerai sans peine apprécier ces moments de repos où se raconte dans la promiscuité chaleureuse du terrier les légendes d’autrefois.

richardadams
Richard Adams, l’auteur. ( MailOnline (2012))

De l’épopée jusqu’au bout des moustaches

L’intertextualité présente dans Watership Down est importante. On n’en voudra absolument pas à Richard Adams de s’être inspiré des récits épiques de notre histoire. Aussi, ne vous étonnez pas si certains lapins vous rappellent des personnages de la mythologie grecque et romaine. Ainsi, je le disais, Fyveer rappelle par ses dons de voyance et sa sagesse la malheureuse Cassandre et le sage Tirésias. Par son intelligence et son courage Hazel prend des allures d’Énée fuyant Troie pour fonder Lavinium, cité à l’origine de Troie. Toute une partie du récit s’inspire d’ailleurs allègrement de l’enlèvement des Sabines d’une cité violente soumise à une autorité tyrannique. Jusqu’à la colline tant espérée qu’espèrent atteindre les lapins rappelle les collines sur lesquelles Rome fut fondée… par deux frères.

Cette réécriture des mythes est-elle un mal ? Non. Je pense au contraire qu’elle inscrit Watership Down dans une boucle narrative qui le place au côté des grands textes de tradition sur lesquelles toute la littérature ou presque s’est construite tout en permettant de dégager de grands axes réflexifs. Au-delà de l’épopée, le lecteur se laissera prendre dans une grande réflexion sur la Nature, le courage, la camaraderie, la place de l’Homme etc.

Et alors ?

Alors si ce n’est pas déjà fait, enfilez votre déguisement de Bunny et courrez acheter ce livre (l’autre sens marche aussi, si vous avez honte). Si ce que j’ai écrit plus haut ne vous a pas convaincu de la qualité de l’ouvrage, peut-être serez-vous plus sensible à l’argument suivant.

Après cinq cents pages en compagnie d’Hazel, vous aurez fait le plein de bêta-carotène : votre peau sera d’un doré sans égal après votre séjour à la montagne, vous serez plus aimable avec la vieille harpie du métro qui vous hurle dessus parce que vous lui avez par mégarde écrasé le pied et vous aurez de belles fesses pour l’été (j’ai un don pour la pub comme vous le sentez). En plus, c’est illustré.

C’est un livre pour vous si :

– Les lapins vous font fondre le cœur
– Vous aimez l’aventure, la vraie
– L’inénarrable beauté des collines verdoyantes d’Angleterre vous inspire
– Vous décrivez l’anthropocentrisme comme une erreur impardonnable de la raison humaine
– Vous êtes sensible à la qualité matérielle d’un livre

***

Watership Down, Richard Adams, trad. de Pierre Clinquart, illustrations de Melanie Amaral, éd. Monsieur Toussaint Louverture. Pour en savoir plus, cliquez ici.

3 commentaires

  1. Superbe chronique ! Ca a réveillé à nouveau mon envie de le lire ! (mais ce sera pas pour tout de suite)

    Ca m’a l’air d’être un récit que tout le monde devrait lire, non ? Histoire de réveiller un peu les gens et de leur faire prendre du recul… Ce que je veux dire, c’est que ça m’a l’air assez universel, sans compter qu’être au niveau des lapins, ça appelle aussi une certaine modestie !

    Sinon, moi aussi, j’ai bien rigolé en lisant ton article 😛

    Aimé par 1 personne

    1. Merci !

      Oui, c’est totalement universel et tout se fait très en douceur, avec un naturel assez fou : pour le lecteur c’est finalement tout à fait normal d’être au même niveau que les lapins.
      L’auteur était convaincu de la nécessité écologique… en avance sur son temps d’une certaine manière.

      Tant mieux, c’est toujours plus sympa d’associer l’utile à l’agréable :p

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.