Face A : face au flou

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Orion, la nébuleuse

[Sur différents jours]

La nébuleuse d’Orion déplie son voile d’hydrogène que gonfle la chaleur de jeunes étoiles. Pendant longtemps, jusqu’à la mise au clair de Hubble, on qualifiait de nébuleuse tout objet aux contours flous, imprécis. Hubble, aux yeux d’aigle, agita le doigt et maugréa que tout ce flou qui troublait la vision n’était dû qu’à la faible résolution des instruments. On polit de nouveaux verres, on améliora lunettes et télescopes : on apprécia la netteté des galaxies.

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Lassé par les tic-tacs de l’horloge, ce matin, j’ai ôté mes lunettes. Comme beaucoup, je suis myope. Les corrections diverses font oublier à quel point voir flou déstabilise. Les détails et les formes s’estompent, deviennent brumeuses et il faut de grands efforts de plissements d’yeux, ridicules, pour espérer rendre les contours et voir le détail d’un visage et même de sa propre main, plus loin que soi, extra-corporelle.

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Étonnement, après réflexion. « Ne pas voir plus loin de son bout de nez » montre ce qu’on pense du flou dans nos sociétés. Ne pas voir, mal voir, c’est être suffisamment sot pour ne pas avoir les idées claires. La réflexion par le point de vue, en oubliant que quoiqu’on fasse le champ de vision laisse échapper les alentours. Nous sommes flous par essence, c’est bien pour ça qu’on cherche.

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La vue du myope est très aquarelle. Une sensation constante de lavis, passé au pinceau sur une toile granuleuse : une mélasse à photons.

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Au XVIIe siècle : tandis qu’il s’agissait de repousser l’obscurantisme à la nuit, de refluer les bêtes superstitions à la grotte, l’optique fait un bond. Microscopes et lunettes astronomiques deviennent plus performants. Bientôt, l’œil étend ses frontières aux planètes qu’on observe pour la première fois. L’illustre Jupiter était apparue plutôt à Galilée, floue, petit pois de rouille dans l’obscurité, sur laquelle se détachent ses planètes médicéennes.

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Tandis qu’un œil s’adapte aux étendues célestes, l’autre fixe le minuscule. Leeuwenhoek, drapier qui ignore au début l’actualité de la science fabrique sans le savoir les verres les plus puissants de l’époque. Il découvre avec stupeur de la vie minuscule dans les eaux d’un lac, et des animalcules excités dans de la semence.

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Avons-nous vu siècle plus flamboyant, plus scrutateur, plus encyclopédique que le XVIIIe siècle ? Les Lumières naissent de l’œil et bannissent le flou.

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Avoir une confiance aveugle, marcher à l’aveuglette, avoir ses yeux dans la poche, sauter aux yeux, à vue d’œil, au royaume des aveugles les borgnes sont rois, il n’est pire aveugle que celui qui ne peut pas voir… Autant d’expressions qui établissent un lien entre la vue et l’intelligence. Voir, c’est savoir, et croire peut-être.

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Aujourd’hui, les limites du visible sont repoussées à un tel niveau que les échelles de taille dans l’Univers s’étendent du quark au Grand mur d’Hercule. Ici bas, la lumière ne cesse de nous éclairer : la nuit recule sur Terre si bien qu’on en vient à éteindre les étoiles et à voir parfois en plein jour. Nos machines incroyables portent en elles leur propre lueur.

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Un homme-papillon confond l’écran de son portable avec la Lune. Il s’y cogne et s’y éblouit.

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Jamais nous n’avons plus accès au savoir et à la vérité. Pourtant, alors que l’Univers semble avoir atteint le paroxysme de la netteté voilà que le flou revient. La brusque irruption des réseaux sociaux et des smartphones font contre toute attente revenir le flou. La structure algorithmique isole en prétendant réunir pendant que les écrans modifient en profondeur le rapport à la lecture. Une incroyable enquête du Guardian révèle le skim reading : la linéarité de la lecture construite par la lente élaboration des codex puis des livres modernes laisse place à une lecture « à sauts et à gambades » en « Z » ou en « F ». Les textes se brouillent pour ne laisser en surface que des éléments sur lesquels notre attention s’accroche. Va-t-on plus vite ou trébuche-t-on seulement ?

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Qu’y-t-il de si vulgaire dans le flou pour que l’on veuille toujours le mettre au net ?

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Beautés du flou : corps fondants michaldiens, la mémoire de Modiano, la tourbillonnante Nuit étoilée de Van Gogh, Zeus-Jupiter en nuage d’or pour charmer la belle Io, le sfumato de Vinci, l’impossible représentation du dieu-flou, la brume au devant d’une forêt, le temps, un vague visage égyptien sur des murs jaunes, la buée recouvrant le reflet, un ciel sur mer agitée, un spectre, une méduse bulle de vie, le flou du corps au matin avant qu’il ne s’apprête, la neige enfantant le silence dans sa chute, Saturne imprécise aux jumelles…

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Vivre et soulever la pellicule de réel recouvrant le monde. Une manière comme une autre de réinventer le mystère

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Isabelle Montier, via Flickr

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Image en une : Isabelle Montier, via Flickr

Une réflexion sur “Face A : face au flou

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