Regard : lectures du pays du Soleil-Levant

Avec les événements liés aux Japonismes 2018, j’ai eu envie de découvrir quelques ouvrages venus du Japon ou traitant de cette culture pour beaucoup fascinante.
À défaut cette fois encore de faire un article détaillé sur chacun des livres qui vont suivre, j’ai choisi de vous les présenter succinctement de manière à ce que vous puissiez les picorer. Commençons dès maintenant avec un ouvrage assez impressionnant sur l’imaginaire japonais.

Japon ! Panorama de l’imaginaire japonais, Julie Proust Tangy, Les Moutons électriques

Japon!Je fais partie de ceux qui ont participé financièrement à l’élaboration du projet porté sur la plateforme Ulule par Les Moutons électriques voilà un an et demi. Aussi, j’ai eu le droit à une protection cartonnée et vernie, un marque-page et le nom dans les remerciements. Passés ces détails assez anecdotiques finalement, que penser de cet ouvrage qualifié de beau-livre ?

Commençons par les points positifs de ce fameux Panorama de l’imaginaire japonais. Julie Proust Tangy nous emporte dans sa passion et sa connaissance incroyablement pointue de la culture nippone. Les références s’enfilent comme des perles à un collier avec une grande clarté sans pour autant nous faire sentir comme des ignares. Une personne qui n’y connaîtrait pas grand chose ou qui n’aurait par exemple pas vu d’anime ou lu un manga dans sa vie y trouvera son compte tant les sujets sont variés et le livre organisé autour de solides thématiques comme « Jeunesse et tradition », la « figure du guerrier » ou encore « l’imaginaire scientifique ». J’ai personnellement trouvé captivante la première partie du livre, sur le Monogatori qui permet de comprendre les origines et le fonctionnement de l’art du récit au Japon ainsi que son évolution de l’Antiquité à nos jours. Une passionnante leçon qui a provoqué ma curiosité et mon envie de connaître les mythes fondateurs du Japon (j’y reviendrai).

Toutefois, c’est là que le bât blesse, je suis plutôt déçu, voir contrarié par les nombreuses coquilles qui parsèment le texte. Ce n’est pas une chose rare dans l’édition, elles se comptent souvent sur les doigts d’une main mais ici c’est plutôt sur les deux mains. Je n’ai malheureusement pas pensé à les noter mais j’espère qu’elles seront corrigées s’il y a une nouvelle impression. Certains passages du livre m’ont aussi laissé perplexe, la mise en page étant parfois maladroite avec par exemple une image dont la transparence a été mal calibrée lors de la maquette. À cause de cette surimpression, la police noire n’est pas assez visible ce qui provoque un certain inconfort visuel.
Peut-être trouverez-vous que je chipote sur des petits détails. Mais je vous rappelle que cet ouvrage est vendu comme un « beau livre » au prix relativement conséquent. Qui dit « beau livre » suppose un certain standing et j’ai eu le sentiment que l’appellation pour ce livre est un peu exagérée.

Kojiki, trad. de Pierre Vinclair, éd. Le Corridor bleu.

KojikiPrésenté comme une « cosmogonie, théogonie, épopée, manuel d’histoire et recueil de chanson » le Kojiki fait partie des livres fondateurs du Monogatori ou littéralement « art du récit ». Au même titre que La Théogonie d’Hésiode, des Mémorphoses d’Ovide ou encore de L’Énéide de Virgile, le Kojiki raconte la création du monde, la vie des dieux et des héros illustres qui vont alimenter l’imaginaire japonais jusqu’à nos jours.
Cette traduction, parfaitement claire et belle dans ses images poétiques (un exemple : « donnez une forme à cette Terre / flasque qui dérive avec les eaux ») permet d’établir des liens étonnants avec les mythes fondateurs des autre cultures antiques et d’en pointer parfois les différences. Ainsi Izanami et Izanagi, l’Engageant et l’Engageante de la traduction de P. Vinclair, nous font penser à Orphée et Eurydice puisque le divin mari souhaite retrouver sa femme. Mais ne voyant pas son épouse remonter du pays des morts, il pris une dent de peigne pour en faire une torche (j’adore) pour voir ses yeux tomber sur le corps pourrissant de l’Engageante dévorée par les asticots :

« Elle le fit attendre si longtemps dehors qu’il n’en put plus : il y rentra aussi et, ayant arraché l’une des dents qui forment l’extrémité du peigne retenant sur la gauche ses augustes cheveux, et l’ayant enflammée pour s’en servir comme d’une torche, il regarda :

L’Engageante pourrissait sous les asticots qui grouillaient, et au milieu de son visage il y avait Grande-Tempête ;
dans sa poitrine : Tempête-de-Feu
et dans son ventre : Tempête-Noire
et dans son sexe : Tempête-qui-Déchire
et dans sa main gauche : Jeune-Tempête (…)
Tous ensemble, les huit Supérieurs-Tempêtes étaient nés sur elle et la parasitaient. »

Je passe sous silence la naissance des Supérieurs qui naquirent du vomi, de la « merde » et de l’urine de l’Engageante alitée par la maladie qui lui coûta la vie. C’est donc écœurant, gore, beau, épique et fulgurant mais on tient en mots (j’allais dire en vers mais après les asticots ce serait malvenu) les clés pour comprendre la philosophie et la religion qui parsèment les récits japonais. On pourrait trouver dommage que peu de noms japonais aient été gardés ce qui donne souvent des rencontres avec des noms assez cocasses comme « Prince-aux-Huit-Épis-de-Riz-Rougeauds » mais je suppose qu’il s’agit d’un choix éditorial permettant de connaître les subtilités et significations de chaque nom. Amateratsu en jette plus que Brillante-au-Ciel, heureusement le lecteur puriste qui serait heurté dans sa sensibilité trouvera les noms japonais à la fin de l’ouvrage.
Enfin, pour illustrer cette jolie traduction des calligraphies de Yukako Matsui parsèment le livre. Un plus, indubitablement.

Les Astres jumeaux, Kenzi Miyazawa (trad. Hélène Morita), Le Serpent à plumes

MiyazawaAh ! Après les indigestes références qui précèdent, un peu de belle nature et de jolies choses… Miyazama est l’un des écrivains les plus lus au Japon et ses contes pleins de merveilles, emplis d’un mélange de shintoïsme et de bouddhisme, auraient beaucoup influencé un certain Miyazaki (Mon voisin Totoro et surtout Princesse Mononoké).
Les contes présents dans ce recueil m’ont fait penser dans leurs descriptions de la nature aux peintures de Van Gogh mais en plus lumineuses et porteuses d’espoir. Si vous êtes parents, c’est un livre à garder avec soi le soir et à partager avec ses enfants : c’est drôle, beau et les méchants qui ne le sont pas tant perdent toujours.

« Enfin, le soir tombe… Ce sera bientôt la nuit ! », se répétait Seisaku, sans cesser de recouvrir de terre les pousses de millet.
À cet instant-là, couleur de cuivre en fusion, le soleil coulait vers le sud, vers la base des montagnes d’un bleu profond ; les champs s’en trouvèrent étrangement mélancoliques et l’on aurait même dit que les troncs des bouleaux laissaient se disperser une poudre impalpable.
Soudain, depuis la chênaie, retentit une incroyable clameur, poussée par des voix éraillées et discordantes :
« Cha-a-peau, a-bri-cot ! Cling clong clang ! »
Seisaku pâlit, tant il fut stupéfait. Il jeta sa houe et se mot à courir vers le bois de chênes, en tâchant d’amortir au maximum le bruit de ses enjambées ».

Un beau livre à partager autour de soi quand l’envie prend de rêver un peu.

Soleil, Yokomitsu Riichi (trad. Benoît Grévin), éd. Anacharsis

RiichiUne traduction lumineuse pour une histoire encore une fois épique. Dans un Japon archaïque où les villages rivalisent les uns les autres au gré des désirs de domination de leurs chefs, la princesse Himiko se retrouve au centre des attentions tandis que différents princes et seigneurs de guerre tombent sous le charme de sa beauté solaire.
Cette femme, qui au début semble bien fragile, va se révéler redoutable à mesure qu’elle aspire à la vengeance contre ces chefs obsédés par leur désir de posséder. Pour Himiko donc, des armées vont être réunies, des hommes vont mourir et des têtes vont tomber tandis que l’histoire de la région va s’en trouver bouleverser, déstabilisée par les passions folles de ces seigneurs de guerre ivres de pouvoir.
Une fresque aux allures de grand mythe.

Millenium (1 & 2), Ryosuke Tomoe, Pikka Graphic

MuseumBande-dessinée en deux volumes, cette histoire n’a rien à envier à certains thrillers américains ou nordiques. D’une précision chirurgicale, c’est le moins qu’on puisse dire, les dessins de Tomoe fascinent par leur réalisme qui surprendra les lecteurs qui s’attendent à trouver les codes du mangas. Ici, aucun œil démesuré pour exprimer la surprise mais au contraire l’angoisse, la panique et le désir de revanche qui s’expriment par des traits ciselés. Alors qu’une pluie sans fin tombe sur Tokyo, des meurtres sordides et dérangeants sont commis. Une femme est dévorée par des chiens, un homme est découpé en morceaux et les policiers, au premier rang desquels le lieutenant Samawura, ne trouvent aucun indice si ce n’est un bout de papier sur lequel est sommairement écrit le nom de la sanction.
Cette bande-dessinée particulièrement angoissante prend à la gorge et l’on se réfugie bien volontiers dans les traits épurés et réalistes des dessins, histoire d’oublier un peu le sordide du récit.

Museum2

Petite conclusion :

Ce choix de quelques ouvrages n’est pas exhaustif. J’aurais pu vous parler, au risque de devenir indigeste, de l’impitoyable manga Berserk de Kentaro Miura (un véritable choc, au sens propre du terme), du manga Vagabond de Takehiko Inoue qui adapte le roman La Pierre et le Sabre d’Eiji Yoshikawa en donnant vie par de furieux coups de crayon au célèbre bretteur Myiamoto Musashi (encore un choc !), ou encore des différents récits de sabres et de samouraï sur lesquels j’ai trébuché tout autant que sur Instantanés d’ambre, le dernier roman de Yôko Ogawa, qui m’aura pour le coup laissé profondément indifférent alors qu’il s’agit parait-il d’une des plus grandes romancières japonaises actuelles.
Bref, je termine ici avec mes différentes lectures venues du pays du Soleil-Levant. À très bientôt !

5 réflexions sur “Regard : lectures du pays du Soleil-Levant

  1. Super article ! Tu avais déjà un peu parlé de « Japon ! » auparavant, donc je savais à quoi m’attendre. « Kojiki », voilà, à lire quoi qu’il arrive. (un jour, quand, je ne sais pas, mais à lire) Et puis clui qui a attiré mon attention, c’est « Les atsres jumeaux », t’aurais jamais dû mentionner Miyazaki, voilà mon intérêt grandement éveillé maintenant. Je ne connais pas le reste !

    Par contre, les mangas que tu mentionnes dans ta conclusion, même si je ne les ai pas lu, ce sont de grands classiques, tu peux peut-être nous en parler à l’occasion ! 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Merci, ravi de ton commentaire 🙂
      Franchement, Les Astres jumeaux c’est à la fois simple et joli, bref, un bon moment de lecture.

      Pour les mangas je dois t’avouer que ça fait plusieurs fois que je pense à en faire quelque chose, notamment Berserk. Mais c’est tellement énorme que j’hésite à passer le pas, d’autant plus que je ne suis habituellement pas un grand lecteur de manga, donc ça pourrait représenter un sacré défi. Je vais voir 🙂

      Aimé par 1 personne

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