Face A : la mélancolie du T-rex

Face A : Mercredi 03/10/2018

Depuis quelques mois et jusqu’à novembre, le Muséum national d’Histoire Naturelle accueille un hôte particulier, auquel ses découvreurs ont donné le nom mignon de Trix.

Trex

Cette rencontre sidérante avec la T-rex Trix triomphalement venue visiter l’ancien jardin royal, s’officie dans une mise en scène au clair-obscur inquiétant : le visiteur est plongé dans… Je suis bien incapable de trouver aujourd’hui une expression quelconque pour dire dans quoi. Dans la gueule du loup, lion, fauve, du crocodile ou du monstre, toutes ces margoulettes échappent peu ou prou à ce qu’était Trix, 67 millions d’années au compteur, 4 mètres de haut et 12,5 de long, une patte postérieure gauche en résine synthétique et des quenottes de vingt centimètres. Il serait simple de la qualifier de monstre.

Cet animal hante nos imaginaires, nous fantasmons le prédateur alpha auquel rien, jusqu’aux véhicules, jusqu’aux créatures-éprouvettes et éprouvantes des derniers Jurassik Park, ne résiste. Alors autant le montrer ce monstre, l’exhiber en posture d’attaque, prêt à mordre, à engloutir l’enfant curieux qui devant Trix fait moins le fier.

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C’est oublier les orbites vides qui vous fixent. Cette vieille machine de vie pétrifiée par le temps avait, semble-t-il, ses douleurs. On nous pointe les fêlures, on révèle à nos regards les violences d’un autre temps, où les tyrannosaures se mordaient la mâchoire pour un bout de hadrosaure, se disputant la pièce de choix comme nos oiseaux la divine miette tombée d’une baguette, on suppute sur les suppurations d’une blessure. Alors l’étonnement laisse place à la mélancolie rêveuse où le squelette recouvre ses muscles puissants, ses écailles et ses plumes, puis s’anime et s’ébroue (croquera-t-elle enfin l’enfant braillard ?).
La nature cependant ne répondra pas à nos vœux de Pygmalion : dans les hasards des flots, dans les dérives des plaques et les heurts des rocs voyageurs, elle est le siphon du mouvement dont l’aspiration amène l’immuable.

Quand un si lointain passé se heurte au présent de ma vie, je ne peux empêcher mes pensées de s’ébrouer. Elles me renvoient au photographe Nick Brandt et ses clichés d’oiseaux ou de chauves-souris pétrifiés par les eaux mystérieuses du lac Natron au nord de la Tanzanie.

Possiblement désorientés par les reflets hypnotiques de la surface rougeâtre du lac, les volatiles viendraient s’y heurter et les eaux alcalines les changent en pierre. Exemple, encore, d’une fossilisation à temps court. Mais Trix interpelle pour d’autres raisons. Exubérante perfection de l’évolution naturelle, cet animal magnifique me rappelle d’autres clichés du photographe. Dans Chronique d’une terre dévastée, Brandt met en scène la faune magnifique et fragile d’Afrique. Ici, un éléphant de face s’évanouit dans la poussière, là, un buffle recouvert de boue séchée se reflète dans l’eau, ailleurs c’est une hyène qui plante son regard vers l’objectif, puis quelques pages plus loin un crâne de girafe sur une terre craquelée tandis qu’en arrière-plan, un groupe de ces mêmes animaux s’éloignent dans les brumes de chaleur.

 

Vertige, à l’idée de ces animaux menacés. Vertige, à l’idée que dans des milliers d’années, si musées et visiteurs il y a, ils contempleront les mêmes orbites creux et les mêmes os abîmés dans la pierre que nous, gens de l’immédiat, quand nous faisons face à Trix, cet te pièce du passé dont la gueule ouverte est l’étrange creuset où les temps se confondent.

Puis, cette étrange coïncidence. Aujourd’hui notre immédiateté a touché à l’immuable. MASCOT, un robot européen, est parvenu à se poser sur Ryugu, un astéroïde de 900 mètres de diamètre. Bien loin de nous, à 325 millions de kilomètres, le bon vieux procédé de l’éternuement a réussi à disséminer un peu de notre ADN technologique sur un objet obscur. Quand après 15 heures, le petit robot en forme de dé s’éteindra, il poursuivra sa route à la surface d’un astre imperturbable qui lui n’a que faire du temps.

***

Le site de Nick Brandt se trouve : .
Vous pouvez retrouver Chronique d’une terre dévastée, aux éditions de La Martinière : ici.

4 réflexions sur “Face A : la mélancolie du T-rex

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