Impression rétinienne n°6 : ÇA RACONTE SARAH / Pauline Delabroy-Allard / Éditions de Minuit

sarah

Ne cherchons pas l’originalité de Ça raconte Sarah, premier roman virtuose de Pauline Delabroy-Allard, dans son histoire qui pourrait être résumée en six mots : une passion folle entre deux femmes. Cependant, la primo-romancière publie aux éditions de Minuit un remarquable ouvrage à la langue si finement travaillée qu’elle coule de source, faisant oublier alors le travail des phrases et du rythme qui confèrent à la passion réciproque de Sarah et de la narratrice, une impression de flamme vivante. Tout s’anime, tout s’écoule au fil des pages pour laisser le lecteur pantois et ébranlé.

Passion ardente, définition.

Sarah est violoniste. Elle fait irruption un 30 janvier dans la soirée guindée où est invitée la narratrice et son compagnon bulgare. D’abord, la narratrice est irritée par ce personnage fantasque, grandiloquent et criard, par cette femme mal coiffée, trop maquillée et presque vulgaire. Dans les jours qui suivent, les deux femmes s’écrivent, de plus en plus jusqu’à aller voir toutes les deux un concert à la Philharmonie. Puis elles mangent ensemble, la narratrice emmène son compagnon voir Sarah en concert puis un soir de printemps, l’aveu de Sarah tandis que craque une allumette : « Je crois que je suis amoureuse de toi ». Les jours s’enfilent comme des perles à un collier avec les sorties nombreuses, les ébats, les absences de Sarah, toujours entre deux trains ou deux avions pour ses spectacles et puis le vampirisme, cet amour en siphon quand tout, jusqu’au quotidien de la narratrice, est avalé par la passion. Amour épuisant, jusqu’à plus soif, les deux femmes ressortent brûlées par le retour de flamme. Une passion née dans le soufre qui finit dans la souffrance.
Une fin funeste racontée dans la deuxième partie du roman où règne la présence-absence de Sarah : la narratrice s’exile en Italie laissant derrière elle un fantôme aimé. S’en suit alors la longue remontée d’une femme pour se remettre de ses peines. Voilà, pour le mouvement du roman.

Pauline Delabroy-Allard : concerto pour violon n°1 en mot majeur

pauline D-A

© photo : Delphine Chanet

Ça raconte Sarah et donc la musique. L’auteur ne propose pas qu’un roman à la lecture mais une partition, jusqu’à questionner la synesthésie : voit-elle dans les mots des notes, entend-elle dans les notes des mots, dans la vie de la musique ? Je disais partition car tout au long du roman, croches multiples, noires, blanches pointées ou non et rondes forment dans les mots un phrasé délicieux et pétillants. Vivaldi entre en écho avec les changements de saison, Béla Bartók en pizzicato stupéfie la narratrice, le treizième quatuor de Ludwig van Beethoven tourne en boucle dans l’appartement durant une absence de Sarah perçue comme une Grande Fugue. Une seule chanson qui ne soit pas du violon s’entend au printemps : India Song chantée par Jeanne Moreau. Le con fuoco musical devient celui de la passion, jusqu’à bouleverser de manière radicale les habitudes découvertes à la chaleur de l’amour.
Car le livre est sonore. Outre la musique, on entend la voix criante du personnage de Sarah, ses manières choquées au restaurant, son rire tonnerre, ses colères épouvantables et les jouissances, nombreuses, puis, dans la seconde partie du roman les mots italiens, le rire outrageant des méchantes mouettes moqueuses du malheur de la narratrice et le mugissement du vent.
Il est finalement difficile de rendre de manière concrète l’écriture de l’auteur, pour cela il vous faudra lire le livre afin d’avoir une idée des reprises plus lointaines d’une expression, d’un jeu de mot, d’un rythme qui donnent une impression de retour de note et d’un mouvement d’ensemble aussi plaisant pour les oreilles que pour les yeux. L’extrait qui suit n’est qu’un fragment d’une oeuvre en lien avec elle-même.

« Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d’une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l’étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d’une seconde à peine. Ça raconte Sarah, de symbole : S. »

Un art consommé du portrait

Pauline Delabroy-Allard est avant tout une styliste. Cela n’a rien d’étonnant dans le catalogue des éditions de Minuit qui comptent depuis leur création des monuments comme Beckett (parlons-en du rythme, chez Beckett), Butor, Chevillard, Duras et j’en passe. Outre ce rythme omniprésent qui formerait presque un opéra, les descriptions de visage et de corps sont établies avec un soin de peintre ou de sculpteur si bien que Sarah prend vie devant nos yeux. Un exemple flagrant est la description qui est faite par la narratrice venue assister à un octuor de Mendelssohn dont voici un court extrait :

« Et puis elle entre, sur scène. Tous, autour de moi, tous, ils applaudissent. Je n’entends rien. Je la regarde. Sa robe longue. L’éclat de ses boucles d’oreilles. La lueur de ses incisives. Mon vampire. Son violon. Son chignon. Son air lointain. Mon souffle destitué. La partition qu’elle ouvre. Ses cils quand elle s’assoit. (…) Son mouvement de menton, et tout bouillonne. Elle est une flamme qui déferle, dans tout l’allegro. Elle bondit, ma sauvageonne, elle saute, elle trépigne, elle fuse. Con fuoco, et ce n’est pas moi qui le dis. Ce n’est plus son violon, c’est elle qui chante. (…) »

Ça raconte Sarah, un roman d’ouïe et de vision. Mais d’odeur aussi et de goût comme le soufre, comme les fleurs, nombreuses, qui viennent pousser par touches, comme les abricots qui jutent sur le menton de Sarah, comme les fraises qui coulent sur le sucre blanc, comme le Spritz noie-misère de Trieste où se réfugie la narratrice triste. Nos sens débordent et notre imagination frétille tandis que l’on entend les musiques jouées et que l’on imagine le suc sucré des fruits mangés. Nous sommes captifs, en somme, du texte.

***

Ça raconte Sarah est ainsi un roman des sens et de la passion où l’amour insatiable pousse à dévorer l’autre jusqu’à l’épuisement. Bien sûr, le style ne fait pas tout et des lecteurs n’accrocheront peut-être pas au récit malgré les phrases ciselées et le rythme envoûtant. Peut-être que, malgré le qualificatif de roman rédigé sur la couverture, aurait-il fallu ajouter : « et long poème en prose ». Toujours est-il qu’à mon sens, nous tenons là une nouvelle voix du roman français et espérons que l’allumette allumée par ce premier livre puisse donner un grand feu.

 

Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard publié aux éditions de Minuit. Pour en savoir plus, c’est ici.

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