Boris Drenec Fantôme
Boris Drenec, Fantômes, via Flickr

Après les nombreuses lianes élaguées, les écorchures sur les mollets et les avant-bras en sang qui découlent de l’introduction d’un poète qui s’affaire à découvrir les méandres de l’Intérieur, nous sommes arrivés au pied du temple et comme toute bonne aventure, ce temple, mesdames et messieurs, est hanté.
L’entrée a la forme d’une bouche et l’architecture est bien loin des standards mayas. La matière plutôt molle n’a pas résisté à l’épreuve du temps et s’il subsiste quelque chose de l’histoire, c’est une voix sonore qui résonne dans les couloirs illuminés à la torche. Vous faites bien de craindre l’endroit où se posent vos pieds car quels pièges — et ils sont nombreux — vous attendent ? Les vestiges de vos prédécesseurs sont encore là, des côtes craquantes et des crânes édentés, la mâchoire décrochée par les baffes d’anthologie que savait mettre Michaux, lord of the lost Temple (petit clin d’œil). Mais plus que les serpents qui y rampent, les mygales qui y grouillent ou encore les vampires anémiques qui somnolent après avoir sucé le sang du bétail de la pampa, craignez les esprits agités qui hantent les lieux.

*

Moi, je n’ai pas peur des fantômes. Peut-être en ai-je déjà croisé plus tôt dans ma vie, peut-être à Jumièges, dans cette vieille grande maison face au sinistre cimetière de l’église Saint-Valentin, surplombé plus loin par l’abbaye squelettique qui fait le prestige du village, tandis qu’un brouillard à couper au couteau remonte souvent de la Seine. Ma mère me raconte que dans cette cuisine où tous les matins j’avalais des pleines cuillères de Chocapic, il arrivait que le feu de la gazinière s’allumait consciencieusement après avoir été éteint, la flamme brillante de défi. La malice ne s’arrêtait pas là : un tableau du long hall d’entrée se mettait de travers, selon son humeur. Elle pouvait bien le remettre droit, c’était peine perdue. Mes sœurs étaient trop petites pour l’atteindre et moi, je le jure, trop sage pour en être la cause. C’était donc, peut-être, une histoire de fantômes.

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Henri Michaux, Aquarelle.

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Le Poltergeist, on ne sait pas précisément ce qu’il est – on sait comment il se présente: dans une maison, à l’écart à la campagne le plus souvent, des objets soudain bougent tout seuls, des tiroirs s’ouvrent, des ustensiles sont soulevés, des meubles, les pesants comme les autres, de lourds bahuts changent de place, des pots, des vases, des chaudrons pleins, sans qu’une goutte n’en tombe, se déplacent, en l’air, sur plusieurs mètres de distance ou bien une tasse sur place se brise en cents morceaux, alors qu’une carafe dégringolera dans l’escalier sans même se fêler. Des pierres tombent lancées d’on ne sait où, des morceaux de tuile à la trajectoire absurde, jusqu’au bout imprévisibles. Les pierres visent tel ou tel des occupants, mais aussi bien des curieux, un voisin venu voir, qu’elles semblent devoir frapper, mais que, ralentissant juste avant de l’atteindre, elles heurtent à peine. (…)
Cela s’est passé en tout pays, en tout continent et s’y passe encore actuellement. (…)
C’est dans ces cas actuels ou récents les plus vulgaires, les plus gratuits que ces étranges phénomènes spectaculaires, d’action médiumnique ou non, paraissent être (pour ce qui est de l’expression de l’exaspération et de l’essentielle contestation et insubordination) une voie sans pareille et imbattable, qu’ils est sans doute léger de railler et de mépriser sans plus y réfléchir.

Une voie pour l’insubordination, I. Le Poltergeist, Gallimard (1ere éd : Fata morgana, 1980)

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Voilà notre Henri qui revêt un costume à mi-chemin d’un Ghostbuster et d’un imminent scientifique. Car l’essai cité s’attache, à sa manière, à l’étude d’un cas comme celui d’Enfield, qui passe pour le cas de poltergeist moderne le mieux documenté, inspirateur s’il en est de multiples films d’horreur. Pourtant, Michaux, en bon explorateur de l’Intérieur, s’interroge et avance une hypothèse pour justifier les actions folles et inexpliquées d’une calme fillette :

Va-t-il falloir se faire une idée plus haute de cette petite personne à l’air quelconque? Elle serait capable d’insoumission, et une fameuse insoumission avec une force de géant. Fatiguée sans doute des attitudes de contrainte, elle dérangerait l’insupportable intérieur où rien ne se passe. Ce n’est pas de l’art – registre qui ne l’intéresse pas – même pas celui des farces, rien qui se dirige vers la drôlerie ou vers le tragique, ou vers le théâtre, et quoique malveillant, tout cela ne constitue pas non plus une véritable attaque dangereuse, puisqu’elle s’arrête souvent au bord même de l’acte qui serait grave. Pas de plan. De l’éparpillement. Et si peu de choix qu’aucune personne présente n’est à l’abri.

« Ça » n’est pas inventif, plutôt ludique, taquin, en flirt avec le « mal » plus que le méchant. Toute même, pas gentille, la fille, jamais au lieu de cailloux ne lançant des fleurs, ou distribuant des caresse au lieu de coups. On ne connaît pas de maison hantée par la gentillesse. (…)
Elle commet des attentats. Réponse au quotidien par les objets du quotidien, elle porte atteinte à l’ordonnance mobilière, à l’apparente loi des choses à l’intérieur d’un logis.
Attentats à la quiétude, à l’atmosphère paisible et bourgeoise, à la vieille interdiction de bouger. Elle en veut à un intérieur. »

*

Plus qu’un lieu, ce serait donc les gens, les hantés. Ces manifestations allant du verre qui éclate au canapé qui traverse franchement la pièce en faisant hurler chats et enfants seraient en fait, selon Michaux, une manifestation de l’autre qui d’habitude somnole en nous. Sauf chez certain. « Peu ou prou, toute personne ressent un désir de temps à autre d’abandonner son « moi » (cet approximatif ensemble), tentée par un autre « Moi ».

À l’époque, voilà quinze ans (mon dieu que le temps passe), j’étais, figurez-vous, somnambule. Concrètement, je laissais aux commandes un autre « moi » ce qui a donné lieu à des moments cocasses que je tairais par dignité. Toujours est-il que j’étais comme possédé, hanté. « Le dédoublé est d’abord un divisé », écrit Michaux. J’ai un souvenir à la fois terrifiant et attendrissant des rêves qui envahissaient ma conscience tandis que mon corps vivait sa vie de son côté. Dans ces songes, j’étais moi sans l’être, un moi onirique qui se balançait toujours de liane en liane au-dessus d’un gouffre abyssal dont le fond n’avait pour seule couleur que le vide. Après un certain temps, ma main agrippait un serpent qui me mordait et nous tombions tous les deux ensemble lui sifflant comme un diable et moi faisant de grands battements de bras, albatros raté qu’aurait détesté Baudelaire.
La poésie de Michaux est pleine de ces instants. C’est probablement pour ces raisons que la chambre à coucher est l’un des espaces les plus représentés, tous recueils confondus et quand aventure il y a, le tarmac de l’aéroport est le lit.

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Ne sont-elles pas magnifiques, ces étoiles ?

*

LA NUIT REMUE, affirme Michaux.

« Sous le plafond bas de ma petite chambre, est ma nuit, gouffre profond ».

C’est sous ce plafond, sous le lit, dans ce gouffre sombre aux volets clos que vont s’animer les visions poétiques de Michaux. Ce lit, royaume de celui qui s’imagine malade et faible qui, quand il ferme les yeux, ouvre la porte à l’onirisme.

Précipité constamment à des milliers de mètres de profondeur, avec un abîme plusieurs fois aussi immense sous moi, je me retiens avec la plus grand difficulté aux aspérités, fourbu, machinal, sans contrôle, hésitant entre le dégoût et l’opiniâtreté ; l’ascension-fourmi se poursuit avec une lenteur interminable. Les aspérités de plus en plus infimes se lisent à peine sur la paroi perpendiculaire. Le gouffre, la nuit, la terreur s’unissent de plus en plus indissolublement.

La Nuit remue, Gallimard

Quel lien avec le Poltergeist et les fantômes que je vous ai promis ? Peut-être ces gouttes qui s’exfolient « doucement des solives du plafond… » et forment des femmes l’une qui péniblement n’arrive qu’à peine à se mouvoir et une autre qui

se retourna. D’un coup. Puis tout mouvement cessa.
Longues étaient ses jambes, longues. Elle eût fait une danseuse.
De nouveau une goutte se forma et grossit, tumeur terrible d’une vie trop promptement formée, et tomba.
Les corps allaient s’amoncelant, crêpes vivantes, bien humaines pourtant sauf l’aplatissement.
Puis les gouttes ne coulèrent plus. Je m’étendis près d’un tas de femmes, la stupeur dans l’esprit, navré, ne songeant ni à elle ni à moi, mais à l’amère vie quotidienne.

Souvent, les visions que nous offre « le sportif au lit » (AKA H.M) ridiculiseraient certains cinéastes.

Le matin quand je me réveille, je trouve juché et misérablement aplati au haut de mon armoire à glace, un homme-serpent.
L’amas de membres contorsionnés, à la façon décourageante des replis de l’intestin, appartient-il tout entier à cette petite tête épuisée, accablée ? Il faut le croire. Une jambe démesurée pend, traînant contre la glace une misère sans nom. Qu’est-ce qui la ramènera jamais en haut cette jambe en caoutchouc ? Si imprévu que soit le nerf dans ces hommes qui semblent tout mous et désossés, cette jambe a fait sa dernière enjambée. Quel aplatissement est celui de l’homme-serpent. Il reste sans bouger. Pourquoi m’en occuper ? C’est pas lui qui me semble bien désigné pour lui me tenir compagnie dans ma solitude et pour me donner enfin la réplique.
Attiré vers le bas par le poids d’invisibles haltères, écrasé par la compression d’on ne sait quel rouleau, il gît, haut placé, mais il gît.
Ainsi chaque matin. C’est lui qui « passe ma nuit ».

Le sportif au lit, La Nuit remue, Gallimard

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Henri Michaux, Aquarelle

Je ne peux m’empêcher, en tant que lecteur, de calquer mes nuits d’enfant à Jumièges sur la poésie imagée de Michaux. Ces monstres, ces fantômes et ces drôles d’événements ont pour nous tous déjà perturbé nos sommeils. C’est cela Michaux, au diable les beaux paysages mais plutôt bonjour aux tréfonds de notre esprit : car à quoi bon le voyage quand depuis une chambre s’offrent à nous les plus belles aventures ?

Avec un bob sur la tête couvrant son crâne dégarni et des lunettes de soleil, la machette entre les dents, Michaux, l’édredon tiré jusqu’au menton, fait l’ascension des marches du Temple maudit. Il croise là des têtes sortant du mur et se fait ici dès 1927, Docteur ès vada domum :

Maison hantée

(…) Voici une règle pour reconnaître si une maison est hantée par des fantômes de grandes personnes ou par des fantômes d’enfants. Les grandes personnes font des choses méchantes, les enfants font des choses inutiles.
Si des chiens, par exemple, sont plusieurs fois jetés à pile ou face (échine-pattes, pattes-échines) contre le sol, vous pouvez parier à coup sûr que cela vient d’un enfant ; un enfant de 10 ans peut retourner ainsi, avec un bruit de serviette mouillée, plus de trois à quatre cent fois un chien de la taille d’un fox-terrier adulte.
Il le peut, et c’est à peine s’il fait un peu de transpiration.

En marge de Qui je fus, Gallimard.

*

Voilà pour ce deuxième épisode de notre exploration, peut-être nous retrouverons nous pour un troisième et ultime épisode.

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