Henri Michaux2J’inaugure aujourd’hui une nouvelle rubrique de blog. J’ai l’envie d’explorer avec vous certains livres de ma bibliothèque. Mettons nos bobs et nos chaussettes de rechange, n’oubliez pas la machette pour nous tailler un chemin à travers les lianes de phrases… Nous pouvons y aller.

***

Henri Michaux (1899-1984) trône allègrement dans mon panthéon personnel. Il doit surement frémir là où il est car l’idée même d’un quelconque panthéon, aussi personnel soit-il, l’aurait dérangé. Alors, si je viens à vous dire qu’il est pour moi comme un souffle toujours caché au creux des côtes, insidieusement blotti au fond de ma gorge, souffle léger, léger, léger… qui vient caresser la langue quand naît le mot, alors quand je viens à vous raconter cela, nul doute que la terre mêlée des cendres du poète au mieux se craquelle, au pire laisse pousser les mauvaises herbes qui sauront exaspérer le meilleur des jardiniers.

Henri Michaux, je le vois chauve avec un regard un peu inquiétant, ennuyé surtout de ses propres poèmes, avec une main sur la poitrine comme pour surveiller que le souffle qu’il avait au cœur, qu’il sentait comme un trou irrémédiablement meurtrier (Je suis né troué). Pourtant, il mit presque un siècle à mourir. Un sacré siècle d’aventures et de non-aventures ponctué de drames personnels et de manquement à l’Histoire, lui qui fut trop jeune pour la première Guerre mondiale et assigné à résidence durant la seconde.
Au premier nombre des drames personnels de Michaux figure son corps. Ce corps, qu’il ne cessera d’incarner et de désincarner, de maltraiter et de battre : le sien mais aussi celui des autres car « c’est peu de chose, que de tordre un cou, d’en tordre dix » (L’attaque de la montagne).
C’est l’homme enfermé en lui-même qui fascine, celui qui parle à travers ses poèmes s’essaye par tous les moyens, à toutes les occasions, de détruire l’indissoluble frontière du corps venue de la naissance. Aussi, à travers les textes l’horrible sac d’os et de chair est allongé, pétrifié, violenté et douloureusement tordu :

« J’entendis une voix en ces jours de malheur et j’entendis :  » Je les réduirai ces hommes, je les réduirai et déjà ils sont réduits quoiqu’ils n’en sachent encore rien. Je les réduirai à si peu de chose qu’il n’y aura pas moyen de distinguer qui est homme de qui est femme, et déjà ils ne sont plus que ce qu’ils étaient autrefois, mais comme leurs organes savent toujours s’interpénétrer, ils se croient toujours différents, l’un ceci, l’autre cela. Mais si fort je les ferai souffrir qu’il n’y aura plus organe qui compte. Je ne leur laisserai que le squelette, un simple trait de leur squelette pour y attacher leur malheur. Assez couru ! Qu’ont-ils encore besoin de jambes ? Petits, leurs déplacements, petits ! Et ce sera tant mieux. Comme une statue dans un parc, quoi qu’il arrive, n’a plus qu’un geste, ainsi les pétrifierai-je ; mais plus petits, plus petits. Cette voix, je l’entendis et j’avais le frisson, mais pas tellement car je l’admirais, pour sa sombre détermination. (…) »

[Voix, Épreuves, exorcismes, Gallimard]

henri-michaux

De la misanthropie chez Michaux ? Une once, c’est certain. Mais aussi toute une passion de l’Autre, une passion telle qu’il faudrait s’en sortir de ce corps, faire sortir son souffle en jet brutal d’encre et qu’on en finisse, qu’on se mêle à l’autre, cette énigme lointaine, cet astre d’à côté toujours un peu trop loin.
Puisqu’il faut s’en sortir, ce grand hypocondriaque qui se construit une image d’alité à la fatigue plombante se rêve aussi grand aventurier. Insatiable curieux, il voyage beaucoup sa vie durant, nous laissant les magnifiques Ecuador et Un barbare en Asie, des témoignages d’époque aussi désopilants qu’étonnants et dans lesquels il raconte son aventure en pirogue, sa passion incompréhensible des indiens et son rejet d’un Japon sombrant dans le militarisme. Je ne peux pas résister au désir de vous en citer certains passages :

« 2 novembre (1929)
On n’arrivera jamais avec cette pirogue, ça n’avance pas. Avec ces troncs d’arbres sur les côtés, c’est impossible.
Soir. Arrivée à la cabane d’un Péruvien.
« Ah ! Quel malheur », me dit-il tout d’un coup, « que Christophe Colomb ait découvert l’Amérique ! Après sont venus des tas d’Espagnols. Les Allemands, ça aurait été mieux : gente trabadoja (des travailleurs). » Par courtoisie il ajoute : « ou des Français. »
Il avait pourtant le pur type castillan.  »

Ecuador, Gallimard

« Jamais, jamais, l’Indien ne se doutera à quel point il exaspère l’Européen. Le spectacle d’une foule hindoue, d’un village hindou, ou même la traversée d’une rue, où les indiens sont à leur porte, est agaçant ou odieux.
Ils sont tous figés, bétonnés.
On ne peut s’y faire.
On espère toujours que le lendemain ils seront remis.
Cette contrainte, de toutes la plus agaçant, celle de la respiration et de l’âme.
Ils vous regardent avec un contrôle d’eux-mêmes, un blocage mystérieux et, sans que ce soit clair, vous donnent l’impression d’intervenir quelque part en soi, comme vous ne le pourriez pas. »

Un barbare en Asie, Gallimard

michmich
Je ne suis absolument pas fanatique.

« Intervenir quelque part en soi »… Voilà la grande quête dans laquelle va se lancer celui qui accède au statut de poète par l’annonce de sa propre disparition (il publie son premier recueil, Qui je fus, en 1927). Il ne cessera d’être explorateur d’un imaginaire incroyablement productif qui ici invente des peuplades étranges et là invente des bêtes incroyables, notamment dans « Mes propriétés » :

« La Darelette se rencontre dans les terrains secs et sablonneux. Ce n’est pas une plate, c’est une bête agile, corsetée et chitinée comme pas un insecte, grosse comme un rat et longue comme celui-ci, la queue comprise.
Son dernier segment (il y en a trois), si un homme saute dessus, a quelque chance de se rompre, quand l’animal n’est pas arrivé à l’âge adulte.
L’intérieur, sous les parois d’un auriculaire d’épaisseur, ne contenant pas d’organes essentiels, la bête blessée continue sa marche avec sa marmelade abdominale et ses parois en brèche. C’est une bête qui ne craint personne, mange les serpents et va sucer au pis des vaches qui n’osent pas faire un mouvement.
L’araignée des fosses lui fait la guerre avec succès ; elle l’embobine, la comble de fils ; une fois paralysée, elle la pompe toute entière par les oreilles.
Ses oreilles en rosace et ses yeux et ses organes internes sont le seul tendre de son corps.
Elle la pompe toute entière par les oreilles. »

La Nuit remue, Gallimard

Avec La Nuit remue et La Vie dans les plis, les deux recueils de poèmes que j’aime le plus chez Michaux, nous tenons peut-être parmi les textes les plus étonnants du vingtième-siècle (je ne suis absolument pas objectif). Le souci de percevoir (au sens strict du percepere latin : prendre à travers) des choses que nul ne voit contribue à faire de Michaux un formidable explorateur de « L’Espace du dedans », pour reprendre le titre d’un autre de ses plus beaux recueils. Aussi essaye-t-il, de 55 au début des années 60, toutes les drogues de l’époque, toujours sous surveillance médicale pour explorer les effets de ce qu’il qualifiera de « Misérables miracles ». C’est à travers l’exploration des psychotropes qu’il repoussera toujours plus les limites de son écriture et de son approche du dessin qu’il pratiquera massivement jusqu’à sa mort.

Henri Michaux Sans Titre, 1973 Acrylique sur papier
Henri Michaux Sans Titre, 1973 Acrylique sur papier 59,5 X 90 cm; © Henri Michaux Succession / Courtesy Galerie Lelong & Co. Paris

J’ai bien conscience d’effleurer seulement l’épopée du poète. Mais écrire sur Michaux c’est tenter d’adoucir sous la caresse un océan de tempête. Il y a tant de choses à exprimer, peut-être trop. Son oeuvre est fleuve, jusqu’à remplir les trois tomes de la Pléiade qu’il a refusé tant de fois de son vivant. Il faut la remonter à sa manière, sur une pirogue au risque de barboter dans l’eau boueuse.

Aussi, je vous promets de poursuivre bientôt avec Michaux sur un autre sujet : sa passion pour le paranormal et notamment le Poltergeist. Ce sera une manière amusante, j’en suis certain, de nous faire nous aussi un peu plus explorateurs de son oeuvre et de poursuivre notre ascension michaldienne.

Avant cela, je vous laisse avec le poème Nous deux encore qu’il a écrit après la mort de sa femme, Marie-Louise, en 1947. Un beau texte qui montre tout l’amour que cet isolé devant l’éternel était capable d’avoir. La citation est tronquée, mais vous pourrez le lire ici dans son intégralité :

Air du feu, tu n’as pas su jouer.
Tu as jeté sur ma maison une toile noire. Qu’est-ce que cet opaque partout ? C’est l’opaque qui a bouché mon ciel. Qu’est-ce que ce silence partout ? C’est le silence qui a fait taire mon chant.

*

L’espoir, il m’eût suffi d’un ruisselet. Mais tu as tout pris. Le son qui vibre m’a été retiré.

*

Tu n’as pas su jouer. Tu as attrapé les cordes. Mais tu n’as pas su jouer. Tu as tout bousillé tout de suite. Tu as cassé le violon. Tu as jeté une flamme sur la peau de soie.
Pour faire un affreux marais de sang.

*

Son bonheur riait dans son âme. Mais c’était tout tromperie. Ca n’a pas fait long rire.

*

Elle était dans un train roulant vers la mer. Elle était dans une fusée filant sur le roc. Elle s’élançait quoiqu’immobile vers le serpent de feu qui allait la consumer. Et fut là tout à coup, saisissant la confiante, tandis qu’elle peignait sa chevelure, contemplant sa félicité dans la glace.
Et lorsqu’elle vit monter cette flamme sur elle, oh…

*

Dans l’instant la coupe lui a été arrachée. Ses mains n’ont plus rien tenu. Elle a vu qu’on la serrait dans un coin. Elle s’est arrêtée là-dessus comme sur un énorme sujet de méditation à résoudre avant tout. Deux secondes plus tard, deux secondes trop tard, elle fuyait vers la fenêtre, appelant au secours.
Toute la flamme alors l’a entourée. (…)

Nous deux encore, La Vie dans les plis, Gallimard

Vous pouvez lire la suite de cette introduction, « Henri Michaux, hanté ? » juste ici ! 

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