Impression rétinienne n°5 : FRIDAY ET FRIDAY / Anthonythasan Jesuthasan / Zulma

FridayDécouvrir Anthonythasan Jesuthasan au détour d’une couverture qui mêle le rouge et le jaune, comme le drapeau du Mouvement de libération des Tigres tamouls, est une expérience bouleversante .
Si l’auteur est connu pour son rôle acclamé dans Dheepan de Jacques Audiard, beaucoup ignoraient, avant cette publication chez Zulma, qu’Anthonythasan Jesuthasan est à l’origine d’une oeuvre conséquente sous le nom de plume de Shobasakthi. Écrite en tamoul, parfois traduite en anglais, il fallait offrir à notre lecture, Friday et Friday, un recueil de nouvelles qui raconte en substance un drame comme seul l’Histoire sait faire.
Car, de 1983 à 2009, la guerre civile a fait rage au Sri Lanka. Comme toujours, les violences ont provoqué l’exil de milliers de Tamouls venus chercher l’asile en Asie ou en Occident, en Île-de-France notamment. C’est le cas de l’auteur qui, après avoir été enfant soldat pour les Tigres de libération de l’Îlam Tamoul, est parvenu à quitter le Sri Lanka pour Hong-Kong puis la Thaïlande et, enfin, Paris en 1993. Pour en savoir plus sur Anthonythasan Jesuthansan, je vous invite par ailleurs à lire l’interview suivant, donné au JDD.

Les six nouvelles traduites du tamoul qui composent Friday et Friday prennent leur source dans ce conflit et ce qui en découle. Pourtant, ces écrits se détachent de tout militantisme. Ils se refusent à dénoncer les conditions des réfugiés tamouls, souvent invisibles dans les cuisines de nos brasseries, ou à questionner l’horreur d’une guerre qui, pour nombre d’entre nous, est oubliée.
Dans Friday et Friday seules les histoires importent. Anthonythasan Jesuthasan excelle à rendre des scènes que l’on croirait tirées d’un photoreportage, il dépeint magnifiquement dans ses nouvelles des personnages à la fragilité charismatique. Je pense à Diana la Ronde, pauvre fille qui a contracté sous les pluies de bombes un mal étrange qui la fige dès qu’un bruit fort l’inquiète ou à Friday, ce pauvre hère aux habits de misère qui, pour s’acheter une lampe à huile, mendie à la station de La Chapelle. Certaines scènes sont dures. Les massacres ou cadavres qui parsèment souvent les pages sont comme des bruits de fond que viennent perturber les mécaniques tragicomiques d’une narration aiguisée. C’est sur ce point là que, véritablement, Friday et Friday montre la maîtrise de l’auteur.

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Anthonythasan Jesuthasan, par Cindy Sasha.

Anthonythasan Jesuthasan jouit de littérature et s’en amuse. Au gré des nouvelles, il bouscule les codes narratifs encore trop souvent cloîtrés derrière un fac-similé de quatrième mur. Parfois, le narrateur introduit lui-même une imbrication de récits, dans d’autres, il n’y a pas de chutes, et certaines nouvelles, comme la remarquable « Friday » nous ferait douter du bien-fondé de l’histoire et rarement les séparations entre auteur-narrateur-personnages n’auront été aussi minces. On entend ainsi, de l’aveu même du narrateur, les influences de Tolstoï et de Maupassant. La nouvelle du « Chevalier de Kandi » s’inspire clairement d’une nouvelle de Tolstoï, elle-même tirée du « Condamné à mort » de Maupassant. La différence tient au cadre de la nouvelle  : la période violente du conflit srilankais durant laquelle évoluent des guérilleros du ROSTI, des «révolutionnaires socialistes» non-affiliés aux Tigres. Ces combattants veulent faire montre d’autorité et d’exemplarité et se trouvent bien incapables de gérer le cas du Chevalier de Kandi, criminel multirécidiviste. L’histoire prend très vite un ton grand-guignolesque et au lecteur la liberté d’en rire. Car, dans les méandres de cette violence omniprésente, tant au Sri Lanka qu’en France, il se cache toujours des pointes d’humour auxquelles s’accrocher. Cette malheureuse Diana par exemple, malgré l’effroyable terreur qui la pétrifie dès que vole un avion, est le personnage le plus drôle du recueil. Je vous cache le remède trouvé à son mal, cela vous en gâcherait le plaisir.

Un extrait ?

« Les deux avions venus du sud jaillirent d’entre les nuages, piquèrent à la verticale dans un bruit de tonnerre sur l’hôpital de Moulai et le pilonnèrent. Les bureaux et les cuisines furent pulvérisés. Sous le souffle des explosions, les tuiles tournoyaient en tout sens comme des feuilles de papier. La salle de maternité s’emplit d’une fumée de soufre. Cela ne faisait pas dix-neuf minutes que Diana était née. Sa mère s’était évanouie pendant l’accouchement et gisait sur son lit, comme une statue d’argile se dissolvant dans le flot en crue. (…)
Le syndrome de Diana n’avait pas de nom. En temps normal, elle courait, vive et joyeuse, mais au moindre bruit un peu fort, un son sourd ou une réprimande, ses oreilles se bouchaient, deux ou trois bâillements lui déchiraient la bouche. Puis son corps se figeait en une statue de bronze. »

« Diana la Ronde », pp. 32-33

Au-delà des nouvelles qui porteraient sur la guerre, sur la vie en exil dans un immeuble de banlieue ou encore, sur les pérégrinations d’un homme ayant pour seul port d’attache les corps abîmés de prostituées des villes qu’il traverse, l’écriture de Shobasakthi est une ode à la littérature et à ce qu’elle permet. Souvent, les nouvelles brisent cette sorte de quatrième mur qui conforte bien trop souvent le lecteur d’un livre. Au fil des pages, le narrateur se qualifie « d’une insondable noirceur » ou bien est-ce le lecteur qui possède «une âme corrompue » ? Ou, les deux ont-ils « l’esprit malade » ? Tout n’est peut-être que duperie et souvent, il arrivera au lecteur de douter de l’existence d’un personnage, de croire qu’il n’est là que pour donner vie au récit d’un demandeur d’asile ou un tamoul de retour au pays, assailli de souvenirs. Les personnages de fiction, toujours rattrapés par cette guerre, nous happent et nous entraînent nous aussi aux frontières de l’histoire intime et de l’Histoire.

Du biographique se cache-t-il entre les lignes ? À voir la vie d’Anthonythasan Jesuthasan, personnage de roman à lui seul, il serait difficile de le nier, d’autant qu’il s’agit d’une guerre à laquelle lui-même a pris part. Pourtant, et c’est là la réussite de ce recueil, le doute est toujours permis. La littérature est belle quand, la fiction se mêlant de vie, la frontière entre le réel et l’imaginaire ne tient qu’à l’inventivité d’un homme qu’il faut et faudra lire.

***

Friday et Friday, Anthonythasan Jesuthasan, nouvelles traduites du tamoul (Sri Lanka) par Faustine Imbert-Vier, Élisabeth Sethupathy, et Farhaan Wahab, éditions Zulma : pour en savoir plus cliquez ici.

6 réflexions sur “Impression rétinienne n°5 : FRIDAY ET FRIDAY / Anthonythasan Jesuthasan / Zulma

  1. On voit de suite qu’il faut absolument lire cet ouvrage- Bravo pour ces commentaires qui nous rappellent qu’il faut savoir prendre des situations graves avec légèreté- Je file chez Mollat – Bordeaux acheter ou commander le livre :))

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  2. A part Ovide et le manuel de résistance contemporaine que je connais « de nom », donc sans les avoir lu, tous les autres titres que tu proposes sur ton blog me sont totalement inconnus. Comment dire que ton blog est l’antre de la tentation du coup !
    En plus tu as l’air de pas mal lire les éditions Zulma, et c’est la maison qui m’intrigue le plus vu son choix de littérature étrangère. Ce titre et cet auteur me font très envie pour le coup, même si je n’ai pas du tout le fond avec le contexte, etc, ce qui m’effraie un peu mais le format nouvelle qui reste assez rare est ce qui me donne le plus envie. Puis tu en parles avec un engouement ! Ca ne peut que titiller l’intérêt. Merci de proposer des livres dont on entend peu parler sur la blogo.

    Aimé par 1 personne

    • Pardon d’être le tentateur !
      Oui j’ai une certaine affinité avec les éditions Zulma donc c’est vrai que je vais proposer beaucoup de leurs livres sur le blog.
      Le contexte historique est assez violent, la guerre civile au Sri Lanka a fait énormément de morts bien qu’elle soit, je trouve, rapidement tombée dans l’oubli (du moins en Occident). Si tu ne le connais pas, ce n’est pas vraiment grave car il est finalement comme une toile de fond : il y a très peu de figures historiques mentionnées. L’auteur s’applique surtout sur les petites histoires dans la grande.

      Et de rien : faire découvrir des maisons indépendantes, c’était vraiment mon but. Je suis ravi que ça te plaise.

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      • En fait la situation est très fidèle à la couverture d’un livre chez Monsieur Tousaint Louverture et sa couverture haha. Tu es « Le Séducteur » ( de Jan Kjaerstad, je ne l’ai pas lu pour le moment mais il m’intrigue beaucoup ! ) et moi je suis le bonhomme de la couverture qui tombe de la falaise à cause de la tentation que tu proposes ! ( j’exagère à peine, vraiment.. )
        Hé bien je vais devoir être forte face à tout ça dit donc… Après j’ai découvert ( oui j’étais persuadée qu’il n’y avait que des tailles romans… ) qu’il y avait des formats poches pour cette édition, à un prix tout à fait abordable, comme un poche folio par exemple donc quand j’aurais moins de livre je vais refaire mon horizon littéraire hihi.
        D’accord, merci pour les renseignements ! Après je pense que si je viens à le lire j’irais parfaire ma lecture en faisant des recherches pour compléter tout ça.

        C’est un but qui réussit et qui est très intéressant, ça fait aussi ton identité dans la blogo, c’est un plus qui t’es bénéfique.

        Aimé par 1 personne

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