Fond d’œil n°2 : LE PETIT MANUEL DE RÉSISTANCE CONTEMPORAINE / Cyril Dion / Actes Sud

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La chronique qui suit a été un exercice un peu difficile. En effet, le livre dont je vais vous parler est court mais riche et traite de domaines variés. De part ma formation en lettres et ma passion, j’ai choisi d’axer ma chronique sur la thématique du récit. J’espère que ce choix de sensibilité ne contrariera pas trop votre lecture.

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Face à la Terre

Je fais partie d’une génération qui a grandi avec la menace du réchauffement climatique, sous le trou béant de la couche d’ozone et devant les images d’ours blancs à la dérive sur leurs radeaux de glace. J’ai connu, petit, la sensibilisation sur l’usage des déodorants aérosols vendus en grande surface et j’ai visité en CE1 un centre de tri qui rendait la commune où je vivais fière de son accomplissement. Je me souviens d’un homme en costume noir, avec sa cravate et le même gilet jaune fluorescent qu’on nous avait distribué. Il nous racontait l’épopée des déchets et nous faisait comprendre l’importance de chacun de nos gestes pour aider à économiser les ressources de notre planète. Un peu plus de quinze ans après, l’ours blanc continue sa dérive plus amaigri que jamais, un orang-outan défend des arbres contre une grue à Bornéo, des trombes d’eau s’abattent en France pendant que le désert grignote toujours plus de territoire en Afrique. Bref, les yeux brillants d’émotion de l’enfant face aux plastiques qui s’en allaient vers leur deuxième vie ont laissé place aux yeux habitués du jeune adulte à contempler les images catastrophiques d’apiculteurs montrant leurs ruches emplies de cadavres d’abeilles. À ces images s’ajoutent dorénavant tous ces hommes et femmes qui fuient leurs pays.

C’est donc dans ce contexte, si je puis dire, que j’ai entendu Cyril Dion, invité de l’émission C politique, présenter son nouvel ouvrage Petit manuel de résistance contemporaine. Je connaissais l’auteur grâce à Demain, un film documentaire qu’il avait réalisé avec Mélanie Laurent et qui avait légitimement reçu le succès qu’on lui connait. À l’approche de mes 25 ans je suis dans une période qui me pousse à chercher un sens à mon existence sur cette planète et dans une société dont on nous raconte, quotidiennement, l’effarant pouvoir destructif : qu’il s’agisse de celle de la banquise antarctique ou bien de l’agro-industrie, le maître mot de notre époque semble bien être celui du récit d’une « dérive ». Aussi, je me suis dit que j’allais lire ce livre, d’abord pour changer mes habitudes de lecture, ensuite par curiosité car je voulais découvrir ce que proposait cet homme, manifestement intelligent et qui n’a pas la radicalité rebutante de certains. Je pense que, plus que les actions spectaculaires, les mots bien choisis peuvent faire bouger les foules.

Mise en bouche réflexive

L’ouvrage commence par un souvenir de Cyril Dion, invité sur le plateau d’On n’est pas couché à présenter son film Demain. Léa Salamé l’interroge : « Pourquoi votre discours n’imprime-t-il pas ? Comment convaincre les gens comme moi, qui sont tentés de changer leurs habitudes mais qui n’y arrivent pas ? ». Elle avoue, provocatrice, s’être sentie étouffée en visionnant le film : « Je n’ai eu qu’une seule envie : prendre l’avion, me faire couler un bain moussant et bouffer une côte de bœuf ». L’introduction est particulièrement efficace. Elle montre que, malgré le succès incontestable de Demain, le film n’a pas atteint son but premier : celui de mobiliser. Certes, des spectateurs auront sans nul doute changé leurs habitudes ou auront pris conscience activement du changement radical à apporter à nos sociétés. Mais beaucoup, comme moi, ne se seront sentis galvanisés par le changement de mélodie que  quelques jours, avant de reprendre leur routine, tellement plus facile, tellement plus rassurante.

L’avant-propos se termine ainsi : « J’espère qu’à la lecture de ce livre vous sentirez poindre dans vos membres, dans votre poitrine, ce souffle si caractéristique de la liberté. Cette incomparable envie de créer, d’être utile. Le besoin de contribuer à quelque chose de plus vaste que vous ».
J’ai effectivement senti poindre en moi cette envie, vite refroidie par le chapitre qui suit démontrant avec distance et froideur les effets qu’a et aura le réchauffement climatique sur nos sociétés si nous ne prenons pas conscience de ce qu’il se passe. Ces pages peuvent être rebutantes, jusqu’à couper l’envie de poursuivre la lecture d’un énième livre-catastrophe. D’ailleurs Cyril Dion en convient, objectant à cela qu’il faut établir cet essai et la réflexion qu’il propose sur des bases solides. C’est ensuite seulement que l’ouvrage prend son sens, par l’intermédiaire d’une réflexion posée, construite et abondamment référencée, proposant au lecteur de s’engager dans la bataille des mots, des histoires et des récits.

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Notre monde, ce récit

C’est, à mon sens, l’intérêt majeur de l’ouvrage : Cyril Dion pose une critique narrative de nos sociétés qui va des publicités des multinationales aux stories de nos comptes Instagram. Fortement inspiré par l’ouvrage de Nancy Huston, L’espèce fabulatrice et les écrits du professeur Yuval Noah Harrari (Sapiens, une brève histoire de l’humanité) qui mettent tous deux en avant l’importance spécifique que le récit prend, au sein de notre espèce, afin de structurer et stimuler notre imagination commune pour « créer des réalités totalement nouvelles ». Quand on sait le succès de l’ouvrage d’Harrari, la référence est pertinente et peut parler au plus grand nombre.
Un exemple détaillé dans le Petit manuel (et bien à propos dans un blog de littérature) est l’apport du De la Terre à la Lune de Jules Verne dans l’imaginaire collectif. Ce roman a alimenté de nombreux artistes tels que H.G. Wells dont le livre Les Premiers Hommes dans la Lune est adapté au cinéma par Georges Méliès pour alimenter une sorte de métafiction de la conquête lunaire. Cette dernière comprend aussi Fritz Lang, Hergé et son personnage de Tintin (Objectif Lune, On a marché sur la Lune) pour finir, enfin, par atterrir – ou alunir – dans la bouche de John Kennedy avant de se concrétiser par le pas d’Amstrong sur la Lune en 1969. L’imaginaire motive la créativité humaine dans le but d’aboutir à une réalité.
Pour Cyril Dion, le capitalisme s’est construit de la même manière, par le biais de nombreuses fictions qui ont alimenté des décennies durant les salles de cinéma, les écrans de télévisions jusque dans les livres et articles de presse pour installer un modèle de société. Les auteurs de science-fiction de la seconde moitié du vingtième siècle ont probablement contribué à alimenter les imaginaires des fondateurs de Google, Microsoft ou Apple, autour desquels des fictions, des success stories se sont construites. Ces grandes entreprises elles-mêmes présentent des publicités construites sur le principe de la micro-fiction : pour preuve, l’astronaute qui se demande si elle a bien fermé la porte de chez elle dans la dernière publicité pour l’assistant Google. Ce n’est pas un lien publicitaire mais un exemple concret de la construction narrative qui se cache derrière chacun des courts chapitres de cette publicité. Des situations comiques et simples improbables viennent perturber l’agacement que provoquent les publicités et le slogan « dites à Google de le faire » remplit deux fonctions : rythmer et nous empêcher de prendre du recul.

Si j’en viens à parler de ces entreprises dans cette chronique, c’est parce que l’auteur cible trois « architectures » qui contribuent à la somnolence de notre société bercée par les illusions romanesques de notre temps : l’argent, le divertissement et des états incapables d’amorcer les changements nécessaires. Je vous invite vraiment à lire par vous-même cette partie du livre car l’importance du propos ne gagnerait pas à être seulement résumée dans cet article. Toujours est-il que nous sommes prisonniers d’un schéma qui nous oblige à travailler pour gagner sa vie, à dépenser cet argent pour nous divertir et alimenter la croissance d’états court-circuités par cette dépendance à l’argent. Le sacro-saint cercle-vicieux. On peut bien sûr ne pas être en accord avec cette pensée, et si ce n’est pas mon cas, force est de constater que dans notre société le divertissement a pris le pas sur le rêve.

Pro novum narrationis

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Prochaine étape : apprendre à cadrer une quatrième de couverture.

Je disais au début de cet article que j’étais de la génération qui a grandi avec la menace du réchauffement climatique. De la même manière, je fais partie de celle qui a connu le cinéma qui fait rêver. Loin de moi l’idée de dire que c’était mieux avant mais j’ai été bercé, petit garçon, par les épopées mythiques des premiers Star Wars ou des premiers Jurassic park que l’on retrouve aujourd’hui sur les écrans des cinémas. Certes, ces films ont dû causer à Godart et aux Cahiers du cinéma bien des maux de ventre, mais ils ont su faire rêver des millions de spectateurs à travers le monde.
Avec ces suites, le rêve est devenu une machine à cash : l’exemple typique est le matraquage publicitaire à la sortie de l’épisode VII de Star Wars. Les films ne proposent plus que des divertissements de deux heures renforcés par de magnifiques effets spéciaux mais n’ont plus cette puissance narrative à même de faire rêver et de stimuler la force créatrice de millions de spectateurs. Je vous cite un extrait d’un article rédigé par Thomas Schauder pour Le Monde : « La seule chose que le spectateur se verra donner, c’est du divertissement, la capture de son regard par des effets spéciaux de plus en plus impressionnants et de plus en plus vides de sens ; ce divertissement, écrivait Blaise Pascal, qu’on recherche « parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir », parce qu’on ne sait pas « demeurer en repos dans une chambre », c’est-à-dire prendre le temps de s’ennuyer, de penser, de rêver (Pensées, 1670). »
De plus en plus rares sont les supports artistiques (par essence intimement liés au récit) capable de captiver le regard par la force de la beauté ET du sens. La littérature elle-même est effrayée par le rêve : elle propose de plus en plus d’ouvrages qui s’appuient sur des fondements biographiques, elle vante la stylistique épurée et la rythmique des phrases pendant que l’imaginaire, lui, s’essouffle, s’évapore ou se complet dans les formules qui marchent avec l’espoir de sortir, comme par miracle, de la masse toujours croissante des publications.

Avec Le Petit manuel de résistance contemporaine, Cyril Dion parvient à faire réfléchir sur des évidences qu’on ne voit même plus. Il arrive aussi à nous stimuler, à nous donner envie de nous investir à notre échelle, à petits pas, afin de faire bouger un tant soit peu les choses dans des domaines qui nous sont chers mais qui restent, de toute manière, ancrés dans les problématiques globales de nos sociétés. En ce sens, ce petit manuel est une réussite inspirante qu’il faudrait lire, ne serait-ce que pour se rendre compte qu’il y a, au sein de la pensée, une autre voie possible.

 

Pour en savoir plus sur le Petit manuel de résistance contemporaine, c’est par ici.

8 réflexions sur “Fond d’œil n°2 : LE PETIT MANUEL DE RÉSISTANCE CONTEMPORAINE / Cyril Dion / Actes Sud

  1. Ca fait réfléchir cet article… et le livre, n’en parlons pas ! J’ai vraiment très hâte de le lire ! On a conscience de certaines choses, mais pas de tout, alors ce livre m’apprendra des choses. Personnellement, je commence beaucoup à réfléchir sur mes actions, mais sans forcément prendre d’initiative. En espérant un jour avoir les moyens de me le procurer, pour que je me bouge un peu les fesses !

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    • Oh ! Merci d’être passée et d’avoir pris le temps de lire l’article.
      Je pense qu’effectivement nous entrons dans une période où de plus en plus de personnes se mettent à réfléchir. Ce qui est très bien dans ce livre, c’est qu’il permet d’exposer les faits : où en sommes nous maintenant, qu’est-ce qui est en train de se passer mais que l’on ignore pour X ou Y raisons.
      Après, tu le dis toi-même en parlant de « moyen », le livre se heurte lui-même à ce qu’il dénonce en étant soumis à la loi du marché… le livre a nécessité le travail d’une entreprise et doit donc se vendre. Et reste relativement cher mais c’est le prix de l’impression en France ! C’est un autre débat mais qui montre bien la difficulté de sortir de ce cercle.

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      • De rien !
        Je pense aussi, malheureusement ces personnes-là sont très dispersées, et surtout, très mal vues… Et j’aime bien le fait que ça mette les choses au clair ! Je suis un peu perdue dans la masse d’informations.
        Et oui, tout à fait !

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  2. J’ai lu le livre de Cyril Dion également, et je suis tout à fait d’accord sur son analyse du manque de récit de notre société. Le récit c’est l’enchantement, ce qui nous dépasse, ce qui fait vibrer notre imagination et nous en manquons cruellement, attachés à la réalité de gagner du pognon 😉 Je te rejoins sur ton analyse du cinéma : je fais exactement la même depuis quelques temps. Nous sommes abreuvés de films à gros budgets qui ne sont que des suites d’effets spéciaux avec plus aucune histoire. Cela fait longtemps que je ne vais plus voir les Star Wars, et pourtant… je suis une très grande fan de la première heure… puisqu’un peu plus âgée que toi 😉 Quant à la littérature, n’en parlons même pas : nombrilisme pour les uns ou histoire ras des paquêrettes avec plus aucune recherche de style littéraire.

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  3. Pingback: Bilan lectures #18 (juin-juillet 2018) | La tournée de livres

  4. Bon,
    Déjà, ne serai-ce que pour m’avoir donné envie de lire un livre, ça mériterai un prix Nobel de littérature.

    Il est vrai qu’en sortant de la salle du fameux film de Cyril Dion, on s’est tous sentis étouffés, se rendant compte de l’ampleur du problème et de ses dégâts.
    « Leur routine, tellement plus facile, tellement plus rassurante.  »
    Il n’est en vérité pas si difficile d’agir. Une chose chaque jour, une chose par mois, tout les trois mois, selon les vitesses, on ne bouscule pas la routine parce que ce n’est pas grand chose, mais on change son regard, sur la Vie (avec un très grand V. Et j’en profite pour te conseiller « Se changer, Changer le monde » de Matthieu Ricard, Pierre Rabhi, Jon Kabat-Zinn, et Christophe André, qui illustrent très bien ce propos et que tu auras lu en 20minutes ). Et en fin de compte au fil du temps, 1an , deux ans .. Notre vie à changé, et change encore, sans s’en rendre compte. On ne sait jamais bien par où commencer et on se dit que ça ne sauvera pas Big Mother, mais il faut laisser le temps au projet de germer et d’évoluer. On veut toujours tout tout de suite ; heureusement la vie ne se joue pas en vingt quatre heures. Il faudrait que je retrouve cet article de blog qui parle de l’accélération de notre temps. Dans une époque où on vit au rythme nano-secondaire de la bourse, au rythme des voitures, au rythme des pubs et de la consommation, au rythme des avions qui nous apportent le riz et les cornichons d’Asie, au rythme des autoroutes, au rythme toujours plus effréné de l’apport excessif d’énergie ; ne pourrait-on pas regarder la tomate pousser l’été, voir l’arbre germer plus vite que la scie ne coupe, faire le tour du monde en 80 jours, travailler moins pour vivre mieux ( Ici, un article très intéressant sur le sujet https://emmaclit.com/2017/09/11/travaille-pourquoi/ ) et renouer avec la proximité et l’échelle Humaine ?

    « Parce qu’on ne sait pas « demeurer en repos dans une chambre », c’est-à-dire prendre le temps de s’ennuyer, de penser, de rêver » ».
    Ça me rappelle quand – blottit contre le radiateur un hiver – une heure passant (à peine marseillais), mon père me demandait « qu’est ce que tu fais ? » , moi répondant  » je fais rien » ; situation certes quelques peu cocasse qui ne m’arrivent plus vraiment, je trouve effectivement important de prendre des moments pour ne rien faire, pour vagabonder, voler, survoler, observer dans l’économie du calme et de la sérénité. Certain s’y prendront au déjeuner, d’autre en séance de méditation, au cours d’une balade en forêt ou encore au coin du feu, le principal étant d’éduquer son esprit, apprendre à lâcher sa charge mentale et encore une fois : vivre avec son temps.

    « Les films […] n’ont plus cette puissance narrative à même de faire rêver et de stimuler la force créatrice de millions de spectateurs. »
    J’aime cette phrase !

    Et sur cette méditation du matin, je m’en vais vivre ma journée.
    Merci pour l’article !

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup pour ce commentaire dense et fourni, auquel j’ai oublié de répondre pris comme j’étais dans le tourbillon de la vie.

      Je suis ravi en tout cas d’avoir déclenché cette envie de lire un livre : c’est tout de même le premier but que je recherchais en me lançant dans cette aventure.

      Je prends note de l’ouvrage des compères Ricard, Rabhi, Kabat-Zinn et André. Je crois l’avoir quelque part chez moi, ce qui tombe bien.

      J’ai lu l’article du site emmaclit.com, il est effectivement très intéressant, d’autant plus qu’il fait écho à mes propres interrogations en pleine période de recherche d’emploi.

      Merci encore pour ce passage, et j’espère à une prochaine lecture !

      J'aime

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