img_0346.jpgIntroduction auto-centrée

J’aime une chose particulièrement dans la vie : sortir des quatre murs d’une maison pour me débarrasser de l’indissoluble frontière des toits et ancrer mes yeux-télescopes dans une mer d’étoiles. Et si, autrefois, je savais y nager sans trop d’efforts, la lumière des villes a brouillé mes habitudes et je tiens moins facilement ma brasse dans les années-lumières qui nous séparent de Sirius ou de Véga. Toujours est-il que faisant ce geste anodin de se rappeler l’existence de l’espace, la conscience de notre fragilité s’engouffre en nous comme l’eau d’un orage dans les fissures d’une terre sèche. Un moment de lucidité devenu trop rare peut-être. Heureusement, j’ai trouvé un livre qui, alors même que vous pouvez le lire enfermé chez vous, m’a amené les sensations de ces contemplations des grands espaces.

Pierre Cendors - Mathieu Zazzo
Pierre Cendors, le 23 septembre / Photo de Mathieu Zazzo

Mystérieux, énigmatique Pierre Cendors

Si vous m’avez suivi dernièrement sur les divers réseaux, vous avez dû voir passer des messages et quelques photos d’un livre qui m’a particulièrement enchanté. « Un vrai choc, l’un des plus beaux romans que j’ai lu depuis janvier » tweetais-je avec force la semaine dernière. Je voulais écrire dessus depuis quelques jours, mais figurez-vous que Pierre Cendors, l’auteur, était le 2 mai à la librairie de Paris, c’est pourquoi la chronique a un peu tardé. Je voulais entendre l’homme et le découvrir car depuis Minuit en mon silence, j’ai gardé en moi cette écriture de l’énigme et du mystère retrouvés avec un plaisir mêlé de soulagement dans son dernier livre, La Vie posthume d’Edward Markham paru aux éditions Le Tripode.

Lorsqu’on apprécie un auteur, on souhaiterait que la salle soit comble et qu’une foule se penche vers lui pour ne perdre aucun de ses mots. Bien qu’il n’y eût qu’une dizaine de personnes et que la librairie ainsi que le monde extérieur continuaient leur vie alors que Pierre Cendors aurait mérité à mon sens un silence à sa mesure, l’ambiance était finalement en accord avec le livre : un étrange mélange de brouhaha, de silences et de mots justes.

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Métaphysique entre deux pages

Vous parler de La Vie posthume d’Edward Markham, objet protéiforme jouant avec les codes visuels du cinéma, roman effleurant la surface du poème, est un exercice complexe. Peut-être avez-vous déjà vu des épisodes de la série La Quatrième dimension ? Cette série de science-fiction a été diffusée aux États-Unis entre 1959 et 1964 et reste aujourd’hui encore souvent saluée pour sa qualité. Filmée en noir et blanc, la réalisation joue sur des ambiances particulières et la chute surprenante de chacun des épisodes. Pierre Cendors s’empare de cette série mythique, en distord la réalité pour raconter l’écriture de l’ultime épisode par le scénariste Todd Traumer qui souhaite confier le rôle principal de Usher à Edward Markham, un acteur si malade qu’il ne lui reste que le temps du baroud d’honneur. Or, Todd Traumer ne parviendra jamais à terminer son script, lui-même meurt dans son lit d’hôpital avant d’avoir pu écrire le mot « fin », ne laissant seulement « un blanc après la dernière phrase, après le dernier mot ».

La Vie posthume d’Edward Markham n’est pas un hymne à la joie tant la présence de la fin est tangible. Traumer, enfermé dans la solitude d’un mobil-home perdu en plein désert, à quelques kilomètres de la célèbre Vallée de la mort, un lieu où ne subsistent que quelques lézards rachitiques et des plantes desséchées, comme si la vie elle-même s’accrochait à ne pas abandonner le territoire à la poussière et au vent. Les personnages de Traumer et de Markham paraissent abriter la même bataille en leur sein (que l’on porte tous, plus ou moins proches de la défaite). À bout de souffle, les personnages investissent leurs dernières forces dans la conception pour l’un de l’ultime épisode de cette série et pour l’autre à donner une dernière fois la vie à un être de mots et d’images comme Usher.

Ce dernier, personnage principal du dernier épisode et membre de l’Institut, est un «visualiseur» capable de localiser des gens par l’esprit et de sentir ce qu’ils ressentent. Cela ne demande aucune imagination car il ne perçoit que le réel, ce qui est. Fatigué et ébranlé par la mort d’une de ses collègues, Usher se rend au village de Willoughby, une zone silencieuse, protégée des perturbations électroniques pour prévenir toute interférence qui viendrait perturber les observations du Galaxias Spectrum, un télescope chargé d’écouter les bruits du cosmos.

La Quatrième dimension s’intitule Twilight Zone en anglais. Une expression étrange, rappelant l’heure entre chien et loup où il fait ni tout à fait jour ni tout à fait nuit, l’instant précis où un avion qui va atterrir n’est plus capable de percevoir la ligne de l’horizon. Peut-être peut-on l’utiliser pour ce moment de tension où la vie bascule vers le trépas, où l’équilibre des choses tend vers l’infini des possibles, s’élance vers le grand inconnu. Pierre Cendors, dans ce texte, joue avec cet infime instant qui compose avec l’ensemble des possibles en un point : quand le texte porte en lui une vie posthume, quand un personnage de série porte en lui l’immortalité qui manque à son acteur, quand le désert reflète l’espace, quand, enfin, « nous somme dans une rue déserte, entourés : des étoiles,/ des planètes,/ des astéroïdes,/ des comètes, des galaxies. Nous voici aux limites de l’univers observable ».

Alors regarde (pardon)

Si j’ai choisi de placer ce texte dans la catégorie Regard, c’est parce qu’il est bien trop restrictif de faire une chronique sur ce livre qui propose de glisser vers une façon nouvelle de voir. En définitive, plus que le roman de science-fiction que l’on pourrait attendre du livre, il s’agit d’un objet métaphysique, au sens fort du terme, qui dépasse la surface des choses pour s’immiscer dans les fissures et les espaces qui nous relient, contre notre propre oubli, au cosmos, ce monde clos et ordonné si cher aux philosophes grecs. À ce titre, les éditions du Tripode dont je vous parlais ici, confèrent au récit un bel écrin sacrifiant au texte de précieuses pages qui viennent installer le lecteur dans le creux confortable d’une lecture aux allures de sièges de cinéma.

Merci pour cette lecture.

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