IMG_0330Quand l’ex-espion David Cornwell, alias John le Carré, publie un nouveau livre, cela fait toujours l’effet d’une bombe. À croire que le roman d’espionnage n’est pas le genre de niche que l’on voudrait nous faire croire. L’Héritage des espions, paru chez Seuil, pourrait donner l’impression d’être un simple futur bestseller comme il en sort parfois et dont on retrouve les publicités sur les bus parisiens et les premières de couverture sur les étagères des supermarchés. Méfiez-vous des apparences. Ici, laissons si vous le voulez bien, les courses-poursuites effrénées à Mission Impossible, les stylos à rayon laser et autre voiture submersible à James Bond. Peter Guillam, le héros du roman, n’a pour point commun avec le personnage de Ian Fleming, un autre ex-espion écrivain, que le goût prononcé pour les jolies femmes. L’espionnage chez le Carré n’a rien de bling-bling, rien de sexy et n’a de la classe des gentlemen que les intrigues folles. Dans ces pages, vous ne fréquenterez que des espions paranoïaques, des menteurs invétérés et des plans huilés jusqu’au plus petit des rouages. En somme donc, tout l’inverse de ce dont nous avons l’habitude d’imaginer avec les espions : nulle cascade, nulle fusillade où le héros dégaine son sourire plus vite que son flingue.

Accrochez-vous, car voici l’intrigue. En 2017, Peter Guillam, ancien espion et disciple de George Smiley, vit reclus dans sa ferme bretonne. Retraité du « Cirque », surnom dépassé des services de renseignement britanniques, il a le sommeil perturbé par toutes les affaires menées durant sa carrière. Il présente le roman comme « le récit authentique et aussi précis que possible de [son] rôle dans l’opération de désinformation britannique (nom de code Windfall) montée contre la Stasi » à la fin des années 50, en pleine Guerre froide, âge d’or de l’espionnage dont la fiction se délecte depuis des années. Soixante ans plus tard, une lettre parvient à Peter Guillam, le convoquant au siège des services secrets afin de rendre des comptes sur l’affaire Windfall dont les secrets sont menacés par une plainte accusant les services secrets britanniques d’être responsables de la mort de victimes innocentes, en 1961. Cette année-là, l’espion britannique Alec Leamas, ami de Peter, et sa petite amie Liz Gold sont assassinés à Berlin, au pied du Mur.
Le vieux Guillam va devoir rendre des comptes pour l’ensemble de l’ancienne génération du  » Cirque « , à la nouvelle génération d’espions pour qui les actions menées durant la Guerre froide contre le bloc communiste ne sont que du passé et des sacs de problèmes.

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John le Carré / NADAV KANDER/SEUIL

L’intrigue du roman peut paraître complexe. Cependant, les interrogations qui viennent au lecteur à chaque chapitre sont toujours dissipées par la maîtrise de l’auteur qui, jamais, ne perd de vue son objectif : raconter et construire un récit. John le Carré excelle sur ce point : le présent de la narration, durant lequel Peter Guillam se trouve cuisiné par Bunny et Laura, chargés de démêler « l’embrouillamini juridique » causé par Windfall, se mêlent à des analespses, des flash-backs constants qui permettent de retrouver à travers de nombreux rapports de mission les différents personnages ayant pris part dans les années cinquante au gigantesque montage de l’opération Windfall.

Avec un sens endiablé du dialogue qui fait fuser réparties, traits d’esprit et manipulations, le roman de John le Carré est une pépite de mise en scène qui réussit l’exploit de rendre lourds et oppressants les endroits où se déroulent les différents plans d’intrigues. Qu’il s’agisse d’une pièce d’interrogatoire, d’une rue pleine de foule ou de tout un pays ennemi à traverser, les espions sont sur le qui-vive, parfois franchement noyés dans leur propre paranoïa. Bien sûr, nous n’éviterons pas les classiques du genre que sont les filatures, les treffs (rendez-vous secrets) où s’échangent sous cape les informations recueillies par les Joes (les informateurs) en une poignée de main rapide.

Mais la force de ce roman tient probablement dans la profonde nostalgie qui en découle. Peter Guillam se trouve confronter au nouveau monde de l’espionnage où les technologies remplacent beaucoup de l’ancien savoir-faire et l’art maîtrisé d’être espion. Même les termes ont changé, les Joes par exemple sont devenus des atouts (une référence à La Mémoire dans la peau ?). On en vient presque à se demander si, au fond, en ancien espion maintenant bien âgé, John le Carré n’en viendrait pas à regretter les temps bénis de la Guerre froide où l’espionnage pouvait être considéré comme un jeu, pour reprendre un titre de l’auteur, et le monde en apparence plus facile à appréhender. L’affaire Windall est donc un héritage dont les lecteurs se délectent au grand dam des espions modernes.

Un extrait ?

– Et votre Tonton George ?
– Quoi, George ?
– Eh bien, comment a-t-il pris la nouvelle ?
– Je ne sais pas.
– Pourquoi pas ? demanda-t-elle d’un ton sec.
– Il a disparu. Il est parti seul dans les Cornouailles.
– Pourquoi ?
– Pour marcher, je suppose. C’est là qu’il va.
– Pendant combien de temps ?
– Quelques jours, peut-être une semaine.
– Et quand il est revenu, était-ce un homme changé ?
George ne change pas. Il reprend ses esprits, c’est tout.

 

Ce livre est pour vous si :

  • L’espionnage, le vrai, vous intrigue.
  • Si vous n’avez pas peur de vous triturer les méninges.
  • Vous souhaitez passer un doctorat en manipulation.
  • La géopolitique vous passionne.
  • Vous aimez les personnages ambigus.

 

L’Héritage des espions, John le Carré, éditions du Seuil, 2018. Pour en savoir plus, c’est par ici !

2 commentaires

Répondre à Gaëlle RAMAEN (@Magaellerie) Annuler la réponse.

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