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Manger l’autre d’Ananda Devi est une histoire de graisse, de colossal et de gargantuesque. Un roman de la chaire, de cette chaire qui tombe du ventre sur les cuisses, des bras sur les hanches, de plis et de replis. Une histoire de chips et de frites qui graissent les doigts, un récit de lasagnes qui baignent dans leur sauce. Pour l’héroïne du récit, au premier jour fut la faim, l’originelle boulimie et l’eau à la bouche.

L’adolescente n’a pas de nom, si ce ne sont les insultes qu’elle récolte à l’école – « la Couenne ­», « la grosse tâche qu’on voit depuis l’espace » – ou celles dont elle s’affuble, s’associant tantôt aux pachydermes, tantôt à « de la merde ». Le ton est donné, la tragédie lancée, inévitable. On a beau remonter à l’origine, la jeune fille a toujours été hors-norme. Sa naissance à l’hôpital provoque l’hébétude du personnel soignant et de sa mère. Cette pauvre femme, fine et frêle américaine, se voit forcer de nourrir un monstre d’une dizaine de kilos qui a pour seul instinct la succion frénétique : du lait, du lait, du lait et pas de repos pour la maman qui disjoncte.

Le récit se poursuit et le lecteur, spectateur impuissant de ce personnage qui s’alourdit de pages en pages, est confronté à la douce folie d’un père aimant, convaincu que sa fille a ingéré in utero sa jumelle et qu’il doit donc nourrir deux enfants. Confronté également au regard abasourdi, gêné voire horrifié, que les autres posent sur cet enfant rablaisien qui grandit dans le dégoût de soi et dans la douleur de ses os qui craquent sous sa masse. Il est aussi touché quand, un jour, la jeune fille découvre l’amour de René, homme malmené par la vie, qui l’aimera peut-être pour ce qu’elle est.

Dans la littérature, le sort des héros monstrueux est souvent incertain et le destin changeant. Ananda Devi propose un récit sans concession, brutal où l’adiposité du corps s’étale et devient le seul espace narratif possible, véritable trou noir en expansion autour duquel tout gravite : depuis la nourriture qui entre dans la bouche à l’obsession des regards qui scrutent chaque parcelle de ce corps effarant.

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Ananda Devi réussit cependant l’exploit de ne pas sombrer dans la vulgarité. Si l’auteur parvient parfois à produire de l’écœurement face à toute cette nourriture et à son inévitable chemin au sein du corps, sa langue n’en est pas moins incroyablement poétique. Il faut beaucoup de talent et de maîtrise pour ne pas sombrer dans les excès auxquels ce récit pourrait pousser. Le style est toujours juste, jamais retenu. Un parfait équilibre qui crée une forme de fascination compatissante pour l’héroïne (en tout cas, la fascination est inévitable).

Bien sûr, toute cette histoire n’est pas gratuite. Le roman sert une vision très sombre et critique, écœurée peut-être, de notre société. Au premier plan, l’importance donnée au physique et à l’apparence. Le sujet principal du livre ne manque pas de faire écho en nous. Au second, pernicieux et sadique, l’importance du regard et son pouvoir exacerbé depuis que tout se retrouve sur la toile. Les écrans des smartphones, des tablettes et des ordinateurs deviennent de nouvelles rétines-bouches, rendant possible de voir et de dire simultanément. Des armes antipersonnelles qui viennent abolir les êtres et lisser les corps en stéréotypes. Ceux qui diffèrent sont alors voués aux gémonies.

Manger l’autre est, depuis mes lectures de Michaux et de Deleuze, la seule oeuvre littéraire qui a réussi à m’interroger sur le corps et son inévitable frontière. Cet espace tendu entre l’intimité de l’être et l’hostilité extérieure, inévitablement offert aux yeux des autres, est aujourd’hui un sujet tabou que seule la langue, transgressive et médiatrice, permet d’interroger. En cela, Ananda Levi nous offre un livre particulièrement précieux.

Un extrait ?

Mon corps ne comprend que l’horizon. L’ascension verticale lui est quasi impossible. Mon ventre, mes fesses, mes hanches, tous s’évertuent à atteindre les bornes lointaines du monde. C’est là leur plus grande ambition. Pour moi, c’est une prouesse. Pour les autres, un échec d’une rare violence.
L’instant fatidique, le point de non-retour, arrive lorsqu’à treize ans, je monte sur le pèse-personne et regarde avec effarement les chiffres s’envoler. Ils détalent, déboulent, s’envolent. 80, 85, 90, 95 … Lorsque je parviens à cent kilos, je deviens chose publique. Cent cinq. Cent dix. Cent quinze. Grandiose lynchage. Je suis offerte à tous les piloris. Je n’ai plus droit à moi-même.

Ce livre est pour vous si :
• Vous êtes sensible à la poésie d’un texte.
• Vous aimez les personnages gargantuesques.
• Vous êtes excédés par les publicités  » comme j’aime ».
• Vous êtes contre les images photoshopées

Manger l’autre, Ananda Devi, Grasset, 10/01/2018.

Pour en savoir plus : éditions Grasset.

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