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    Cela va faire une semaine que j’ai terminé ma lecture de Rabot, édité chez l’Ogre, et j’ai bien l’impression d’être encore sonné par la lecture de ce livre déconcertant d’Adrien Girault.

    La découverte d’un auteur, a fortiori quand il s’agit d’un premier roman, est toujours une expérience qui conduit le lecteur vers une nouvelle ramification littéraire parmi les milliers qui existent. Passé l’étonnement, deux possibilités : avec ses infimes variations la langue ressemble à celle d’un autre et n’en est que le prolongement, ou, à la manière d’une nouvelle racine, elle ne demande qu’à se déployer pour s’inscrire durablement et venir nourrir à sa manière un arbre massif.

    Je crois qu’Adrien Girault nous propose une expérience de ce type. Si les premières pages sont difficiles à lire c’est parce qu’il faut, comme lorsqu’on quitte un lieu sombre pour la lumière, s’acclimater à l’écriture vive de l’auteur. Avant la trame narrative, c’est par le style et par ses fourmillements, sa masse et son sens aiguisé du détail que ce premier roman à la langue incisive dénote. Je m’aperçois d’ailleurs que j’utilise beaucoup de qualificatifs qui iraient très bien à un couteau de chasse et j’imagine certains visages afficher une moue de perplexité, allant jusqu’à penser que vous n’êtes pas là pour vous couper les yeux à la lecture d’un livre. Fort heureusement non, car il s’agit ici de coupures salvatrices qui viennent, je crois, polir une littérature contemporaine qui en a bien besoin.

    Bien sûr, à l’ombre de la langue, s’étale une intrigue. Au village de Beauregard (lieu inconnu, date inconnue) un jeune garde champêtre, le narrateur, sa mère et sa grand-mère se retrouvent dans la maison de cette dernière pour un pénible repas de famille quand surgit un personnage inquiétant, possible sous-fifre d’un comte, le notable local et ancien ami du défunt père du narrateur, dont les processions effrayantes ouvrent des chasses qui ne s’intéressent pas qu’aux bêtes. La venue de cet individu précipite le récit, ponctué d’un entrelacement de souvenirs ou de rêves, vers une surprenante apocalypse, aux antipodes de ce que l’on aurait pu imaginer après la lecture des cents premières pages.

Rabot 1

    Une audace qui vient crever comme une bulle le monde clôt du village, ce microcosme à la sécurité illusoire, où s’installe dès le début du roman une sensation pesante d’asphyxie que je n’ai plus retrouvé depuis le No Country for Old Men des frères Cohen, tant le sentiment de paranoïa apparaît brutalement avec la venue de l’homme étrange et menaçant. Et pour cause, sa venue précipite la fuite du narrateur vers un ailleurs dévasté. Le sens du détail et les descriptions d’Adrien Girault confèrent au livre un aspect cinématographique, qui vient nourrir l’imagination du lecteur, aidée de phrases à la construction surprenante et de comparaisons nombreuses. Cela confère à la maison de la grand-mère, au village, puis au vide laissé par le cataclysme une sensation pesante de huis-clos et d’enlisement caractéristiques de ces endroits qui semblent éloignés des avancées du monde et qui malgré tout, semblent reclus à l’intérieur d’une infranchissable frontière.
On perçoit, décrite dans la pluie et dans le vent, dans cette fine pellicule de poussière et de boue venue de la campagne alentour, jusque dans la rudesse des gens, l’expérience des villages isolés desquels on ne sort pas. Cet ensemble contribue à faire comprendre que « non, ce pays n’est pas pour le jeune homme ».
Car la langue surprenante d’Adrien Girault débite une société morose où les jeunes gens n’ont pour vie que la stagnation, des amours mornes ou la fuite et ses possibles déconvenues. Il ne persistera finalement de tout qu’une souche polie, rabotée à l’aide de la langue pour reconstruire et réinventer un monde pour redonner vie au village.

    On pourra s’appliquer à trouver un certain nombre de livres ou de films auxquels rapprocher Rabot d’Adrien Girault, et il y en aura forcément. Mais peut-être pourrions-nous pour une fois abandonner cet effort et nous contenter de dire que Rabot est un livre rare, la bourrasque qui précède l’œuvre à venir d’un écrivain singulier. J’espère en tout cas avoir réussi à rendre justice à ce roman et vous avoir donné envie de vous y plonger.

Un extrait ?

Derrière les losanges jaune sépia qui quadrillent la porte, la main d’un homme paume à plat sur son chapeau, à cause du vent, son grand corps dans une sorte de pardessus féminin. Ma grand-mère est allée voir. J’ai repoussé légèrement mon assiette devant moi et fini mon morceau de pain. Je pensais qu’on se regarderait ou qu’on chuchoterait ou bien que ma mère demanderait qui c’est à travers la paroi. Au lieu de tout ça, on l’a fermée, jusqu’au bruit de la porte qu’ouvrait ma grand-mère. Je m’y attendais pas d’abord, la campagne je croyais qu’on y était méfiants, à force de ne voir personne on se déshabituait alors qu’au contraire un peu de vie dans les bronches ça ne pouvait être que du bonus.

Ce livre est pour vous si :
•Vous aimez découvrir de nouvelles voix
•Vous aimez les romans noirs
•Vous souhaitez être désarçonné
•Si vous êtes prêts à faire quelques efforts

Pour en savoir plus : le site des éditions de l’Ogre.

Rabot, Adrien Girault, éditions de l’Ogre, 2018.

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