Languedesserpents1C’est avec joie que je consacre ma première chronique sur ce site à L’Homme qui savait la langue des serpents. Ce roman de l’estonien Andrus Kivirähk paru dans une magnifique traduction de Jean-Pierre Minaudier aux éditions Le Tripode en 2013 et en 2015 en poche est un diamant brut. Le livre a reçu en 2014 le Grand Prix de l’imaginaire, une récompense amplement méritée.

Dans les bois de jadis

Dans une forêt estonienne erre Leemet, notre narrateur, plongé dans ses souvenirs. Seul, il répète à volonté que les temps ont changé et que même certaines bêtes ont cessé d’obéir à un prodigieux savoir : la langue des serpents.
Car dans ces bois, les rois sont des reptiles qui jadis, ont bien voulu apprendre aux hommes leur langage pour qu’ils puissent commander aux animaux de la forêt. Ils se nourrissent ainsi à foison d’élans qui viennent d’eux-mêmes au couteau et élèvent des louves afin d’en traire le lait. La vie de la communauté s’établit dans le respect plus ou moins prononcé des génies et autres ondins, dans les relations amicales avec les serpents, l’apprentissage de leur langue et la méfiance des hommes envers les ours, dons Juans velus et bêtes au pouvoir de séduction inexplicable sur les femmes.
Mais voilà, en ce bas monde, rien n’est jamais éternel. Il ne fallait rien de moins que des étrangers aux armures de fer, venus de la mer perturber l’équilibre d’une forêt enchanteresse. Dans un premier temps, les hommes les accueillaient à coups de haches à la descente de leurs navires ou s’unissaient en nombre pour appeler la Salamandre, une sorte de serpent géant, dont l’existence est sans cesse remis en doute au long du roman, qui aurait déchaîné ses flammes pour défendre ses protégés. Ces premières victoires permirent d’engranger un bon nombre de richesses, si bien que certains habitants de la forêt portent plusieurs bagues en or à chacune de leurs mains ou accumulent de fameux magots sans valeur à leurs yeux. Cependant, le flot intarissable des étrangers dépasse bientôt les estoniens qui se trouvent, à mesure que des villages s’installent aux abords de la forêt, attirés par les charmes insidieux de ce que certains viennent à appeler la modernité et ses nouveaux génies : Dieu et Jésus.

À l’heure du récit, quand Leemet nous raconte son enfance, l’équilibre n’est plus qu’une chose du passé : les huttes se vident et les familles abandonnent en nombre la forêt pour aller cultiver à la faucille le seigle qui sert à faire du pain, cet aliment sans goût que le père de Leemet vantait tandis qu’il retenait sa malheureuse famille au village avant qu’un événement inattendu ne le prive de sa tête et ne pousse son épouse à revenir dans les bois peuplés de bêtes et d’étranges créatures pour élever ses enfants.

Du doigt, je pointerai le monstre

Languedesserpents2Envahis que nous sommes, jusqu’à l’asphyxie, des cultures grecque et latine, quelle joie de ne croiser ici ni centaures, ni Minotaure, ni harpies et autres chimères dans ce récit ! J’irai jusqu’à dire qu’il s’agit d’un soulagement de la curiosité que d’être confronté à un imaginaire qui, pour une fois, ne se repose pas sur les créatures fantastiques héritées de notre Antiquité.
Tout est à la fois étrange et merveilleux dans ce roman. Pour nous qui, à dire vrai, sommes plus proches des gens du village que des habitants de la forêt, on épie avec envie le petit Leemet et ses amis, on s’enthousiasme devant les fiers serpents  et l’on sourit vraiment à l’heure de la rencontre avec deux anthropopithèques éleveurs de poux. Ce couple d’étranges créatures, derniers représentants d’une espèce ancestrale, sont les savants connaisseurs d’une langue des serpents antiques qui leur permettent de produire des sons que Leemet, pourtant fin initié à cette langue, n’arrive pas à obtenir.
À l’inverse de cet environnement fantasque, on s’amuse des découvertes du héros et de ses rencontres avec le monde étrange des hommes de fer et des villageois. Des passages parfois très drôles, comme lorsque Leemet et ses amis Pärtel et Hiie, en viennent à goûter pour prouver leur courage, un drôle d’aliment servi par le villageois Johannes : du pain. Je vous laisse le plaisir de lire cet incroyable passage qui représente bien l’humour présent dans les deux premiers tiers du récit.
Un humour insouciant vite bien vite dépassé car , une fois devenu adulte, Leemet se trouve viscéralement confronté à la fin de son monde. Nombre de ses amis ont quitté les bois pour vivre au village, et il se trouve être le dernier homme de la forêt, un homme profondément tiraillé par des questionnements existentiels, notamment quand son ami serpent Ints vient à avoir des enfants. Va-t-il, lui, rester éternellement seul avec personne à aimer ? L’assouvissement de ce besoin d’exister pour quelqu’un va précipiter le récit dans une spirale profondément tragique qui signe la fin d’un monde et le renforcement d’un nouveau.
Car, par-delà l’humour précieux qui anime les pages de ce livre couve une tension propre à la coexistence de deux mondes profondément différents, pour qui chacun est le monstre de l’autre.

Incompréhension et mépris

Dès les premières pages, Leemet décrit avec condescendance les insectes qui pullulent dans les bois qu’il traverse. Sourdes à la langue des serpents, ces bêtes idiotes sont très vite reléguées au rang de vermines et sont parmi les créatures les moins dignes de l’attention de l’homme. L’univers du récit est sans cesse traversé par ces considérations. Les serpents sont au premier rang des méprisants, ils ne sont que condescendance pour les autres créatures de ce monde, du moins pour celles qui ne parlent pas la langue des serpents, c’est-à-dire tous, sauf les hommes vivant en harmonie avec eux. Et encore se sentent-ils supérieurs en de nombreux points. Quant à Leemet et ses semblables, ils n’affichent que du dédain pour  ceux qui ont renié les traditions anciennes, la langue des serpents et leur histoire ne valent pas mieux que les insectes, les ours sont des créatures stupides et élans, loups ou lièvres ne sont là que pour obéir.
De l’autre côté du bois, les villageois ne jurent que par la modernité du monde apporté par les chevaliers et les moines venus de l’Occident. Et s’ils sont, au moment du récit, encore dans un entre-monde (méprisés par les conquérants et méprisés des hommes de la forêt) ils n’en restent pas moins certains que la voie qu’ils ont choisi est la bonne. Ainsi, pour eux, les habitants de la forêt, vêtus de peaux de bête et de fourrures, ne sont que des sauvages, des païens et même des « loups-garous » qu’il faut civiliser et que l’on accueille au village qu’avec le plaisir de se sentir supérieur, empli jusqu’à l’orgueil de ces savoirs que l’autre ignore.
L’ignorance, en particulier celle de la langue de l’autre, est en quelque sorte la gangrène de l’univers du livre. Ainsi, serpents et hommes de la forêt méprisent ceux qui ne savent pas la langue des serpents. À l’inverse, les villageois méprisent cette langue du diable et sont fascinés par l’allemand et le latin que parlent les étrangers. Même les anthropopithèques se désespèrent de l’oubli de la langue des serpents préhistoriques.
En définitive, les crochets de la langue sont bien plus venimeux que ceux des serpents, plus acérés que les haches et les épées et une frontière bien plus infranchissable que la lisière de la forêt.
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Aujourd’hui, c’était hier : la force de la fable

Outre les qualités littéraires et romanesques du livre, L’Homme qui savait la langue des serpents réalise un véritable tour de force en nous racontant un vieux monde qui nous est bien plus proche qu’on ne le pense. Comment, en effet, ne pas voir derrière les hommes de cette forêt estonienne toutes les cultures aujourd’hui disparues ou menacées ? De l’étalement implacable de l’empire romain à la conquête de l’Amérique, en passant par l’exode rurale qui vide tant de villages ou encore par l’occidentalisation d’une grande partie du monde, comment ne pas voir dans ce roman estonien un roman de notre monde ?

Ce livre, perçu comme un pamphlet en son pays (il faut lire la postface éclairante, rédigée par Jean-Pierre Minaudier), est une véritable pépite d’imagination, aux aspérités politiques d’une redoutable contemporanéité, que je vous invite à lire. Il faudrait vous y pencher ne serait-ce que pour les qualités littéraires et les nombreuses pages touchantes qui parcourent l’ouvrage (notamment toutes celles du chapitre 13 !), qui montrent à quel point traditions et héritages peuvent être difficiles à défendre et à concilier face à la marche implacable du temps.

L’Homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk (trad. de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier), éditions Le Tripode, 440 pages, 13, 50 €.

Pour en savoir plus, visitez la page du livre grand format : Le Tripode.

 

4 commentaires

  1. Salut ! J’ai ce livre dans ma PAL depuis sa sortie en poche et n’ait jamais trouvé le courage de l’ouvrir O.O Si tu me demandes pourquoi, je ne saurais pas vraiment te dire, mais je crois que c’est l’imaginaire qui me fait un peu peur. Ou alors l’atmosphère. Je ne sais pas trop. Mais ta chronique m’a vraiment, vraiment donné envie ! J’aime beaucoup comment tu rédiges et je trouve ton blog hyper chouette, je suis ravie que tu l’aies ouvert 😀
    Bonne soirée !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour tes compliments 🙂
      Je te conseille vraiment ce livre, car, comme je le dis dans la chronique, on est vraiment loin de tous les « clichés » du genre : ici, pas d’orcs, de trolls ou autres joyeusetés. L’imaginaire y est finalement presque réaliste.
      Au plaisir de te revoir sur le blog !

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